Elle revient, la vieille bonne femme, prête à me suivre chez la sœur d'Achmet, et nous cheminons de nouveau vers la mer, pour retrouver mon caïque et mon batelier, qui nous ramèneront au fond de la Corne-d'Or, à Pri-Pacha, près des Eaux-Douces.

Il nous faut traverser, pour descendre, les mêmes quartiers musulmans que tout à l'heure, illuminés en rose maintenant par les derniers rayons du soleil, et animés de la vie orientale du soir, tout pleins de costumes aux éclatantes couleurs.

À l'Échelle de Kassim-Pacha, notre batelier nous attendait, confiant, couché dans son caïque. Et, au baisser du jour, nous recommençons à glisser sur les eaux de la Corne-d'Or, en sens inverse de notre première course. Sur la rive sud, la lumière meurt peu à peu derrière Stamboul,—et c'est la grande féerie finale du jour.

Le soleil est éteint quand nous mettons pied à terre, au delà de Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue confinant aux immenses cimetières. Et nous voici, l'Arménienne et moi, marchant ensemble très vite, au crépuscule, dans un quartier que je ne connaissais pas, dans un sombre petit quartier arménien aux rues étroites et tortueuses, aux maisons de bois, peintes en brun ou en rouge, et grillées comme des cachots.

Anaktar-Chiraz s'arrête devant une de ces demeures d'aspect mystérieux et frappe avec le maillet de fer. Les coups résonnent sinistrement dans toutes les boiseries du vieux voisinage mort.

Peu après, la porte s'entre-bâille d'une façon méfiante, et, dans la fente d'ombre, m'apparaît la figure spectrale, qui me fait frémir: une figure de cinquante ans, triste, fanée, amaigrie, mais ressemblant au pauvre petit Achmet, d'une de ces ressemblances qui sont frappantes jusqu'à l'épouvante. Sa sœur, évidemment, mais si pareille à lui, avec les mêmes traits, la même expression, les mêmes yeux, que c'est comme si je l'avais revu lui-même, vieilli de trente années, et me jetant un regard de reproche par delà le temps et la mort.

Elle est étonnée, hésitante, prête à refermer sa porte à peine ouverte.

—Loti! se hâte de lui dire la vieille Anaktar, prononçant ce nom tout bas, comme on annoncerait un fantôme: Regarde-le, c'est Loti!... Loti qui est revenu!

—Loti?... Loti?... répète l'autre avec un tremblement dans la voix. Ah! Loti!... dit-elle ensuite, après un silence, d'un accent douloureux et amer qui me va plus au cœur que le plus poignant de tous les reproches...

Elles se parlent l'une à l'autre en turc, bas et très vite, disant des choses dont le sens m'échappe. Puis elles me prient de monter et je les suis par un petit escalier noir.