L'espèce de buée immense dont l'air est rempli continue d'obscurcir le soleil, qu'on ne voit bientôt plus; elle atténue les choses lointaines dans un effacement étrange. Les collines de pierres, du même gris violacé que le ciel de cette matinée, se succèdent de plus en plus hautes, mais avec des silhouettes rondes toujours semblables, avec des contours adoucis où rien ne heurte la vue,—comme si c'étaient des nuages. Dans les vallées ou sur les cimes, le sol est pareil, couche uniforme de pierres exfoliées, piquées de myriades de petits trous, qui rappellent la nuance et le grain de l'écorce des chênes lièges.—Et c'est ainsi partout, sous l'atténuation de cette vapeur persistante qui se condense d'heure en heure davantage. Un ciel gris perle et un pays gris perle, sans un arbre, dans la monotonie duquel des maisonnettes de pâtres ou des ruines, très clairsemées, font des taches d'un gris plus rose.

A travers ce demi-jour d'éclipse, nos esprits pressentent anxieusement l'approche des lieux saints. Tout un passé, toute une enfance personnelle et tout un atavisme de foi revivent momentanément au fond de nos cœurs, tandis que nous cheminons sans parler, tête baissée, reposant nos yeux sur les éternelles petites fleurs des printemps d'Orient qui bordent la route, cyclamens, anémones et pentecôtes...

Plus élevées encore, les montagnes nous maintiennent dans plus de pénombre; les brumes inégalement transparentes en changent les proportions et les augmentent; un grand silence règne au plus profond de ces vallées de pierres, où ne s'entend que le pas de nos chevaux...

Et tout à coup, là-bas, très haut en avant de nous, au sommet d'une des plus lointaines montagnes gris perle, s'esquisse une petite ville gris rose, indécise de teinte et de contours comme une ville de rêve, apparaissant presque trop haut au-dessus des régions basses où nous sommes; cubes de pierre rosée, avec des minarets de mosquées, des clochers d'églises—et notre guide nous l'indique de son lent geste arabe, en disant: «Bethléem!...»

Oh! Bethléem! Il y a encore une telle magie autour de ce nom, que nos yeux se voilent... Je retiens mon cheval, pour rester en arrière, parce que voici que je pleure, en contemplant l'apparition soudaine; regardée du fond de notre ravin d'ombre, elle est, sur ces montagnes aux apparences de nuages, attirante là-haut comme une suprême patrie... Bien inattendues, ces larmes, mais souveraines et sans résistance possible; infiniment désolées, mais si douces: dernière prière, qui n'est plus exprimable, dernière adoration de souvenir, aux pieds du Consolateur perdu...

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«J'ai fait faire des ouvrages magnifiques. J'ai fait des jardins et des clos où j'ai mis toutes sortes d'arbres. J'ai fait faire des réservoirs d'eau pour arroser les plants des jeunes arbres.» (Ecclésiaste, II, 4, 5, 6.)

Nous devons faire la halte de midi dans une vallée, auprès des citernes du roi Salomon, et n'entrer que vers trois heures à Bethléem, qui, derrière un tournant de montagne, vient de disparaître.

Dans un bas-fond, triste et abandonné comme toute la Palestine, nous rencontrons ces citernes, somptueux bassins qui approvisionnaient jadis le palais d'été de l'Ecclésiaste. Depuis des millénaires, tout a disparu, les palais, les jardins, les arbres, et il n'y a plus autour qu'un désert de pierrailles et d'asphodèles.

Une grande ruine imposante se dresse pourtant auprès des réservoirs; un carré de murailles à créneaux sarrasins, flanqué, sur ces quatre angles, de lourdes tours également crénelées. Sous le pâle soleil de midi, qui perce à peine le gris lilas des brumes, deux de ses faces sont rosées et les deux autres bleuâtres—celles de l'ombre. Ses farouches créneaux alignent leurs séries de pointes sur le ciel. Coupée de brèches et de lézardes, seule, triste, immense et haute dans ce pays dénudé, elle est une citadelle du grand Saladin, édifiée là bien des siècles après la destruction des palais de l'Ecclésiaste, et aujourd'hui, débris à son tour. Un petit Arabe, tout enfant, perché sur un dromadaire, qui sort de cette forteresse par une monumentale ogive, nous adresse un salam respectueux, comme à des cheiks moghrabis,—et nous prenons place, avec nos chevaux, à la grande ombre des murs.