Des voitures de l'agence Cook, des fiacres remplis de touristes, pour lesquels il faut se ranger sous les portes. Une odieuse enseigne en français: «Un tel, fabricant d'objets de piété à des prix modérés.» Et enfin nous mettons pied à terre sur la grande place de Bethléem, que ferment là-bas les murs sévères de l'église de la Nativité. Il y a des hôtels, des restaurants, des magasins à devanture européenne, remplis de chapelets. Il y a une station de fiacres et une quantité de ces êtres, d'une effronterie spéciale, qui font métier d'exploiter les voyageurs...

*
* *

On est admis par petits groupes et à son tour dans l'église et la grotte de la Nativité, qui confinent à un grand couvent de Franciscains, pilotes de ces saints lieux.

Nous sommes reçus là par des moines italiens, à la parole et aux gestes communs, qui nous font asseoir dans une salle d'attente et nous y laissent seuls. Une table à manger occupe le milieu de cette salle; elle est couverte d'une grossière toile cirée et garnie de verre de vin, ou de «bocks» vidés. Aux murs, des «chromos» représentant des choses quelconques, la reine Victoria, je crois, et l'empereur d'Autriche... Où sommes-nous, vraiment, dans quelle auberge, dans quel estaminet de barrière?... Nous avions été prévenus, nous attendions des profanations, mais pas cela!... Ce nom de Bethléem, qui rayonnait, il vient de tomber pitoyablement à nos pieds, et c'est fini; dans un froid mortel, tout s'effondre... Nous demeurons là, silencieux et durs, dans une tristesse sans borne et dans un écœurement hautain... Oh! pourquoi sommes-nous venus; pourquoi n'être pas partis tout de suite, retournés vers le désert, ce matin, quand, du fond des vallées d'en bas, Bethléem encore mystérieuse et douce nous est apparue?...

C'est notre tour, à présent, de visiter. On nous appelle, on va nous conduire dans la grotte où le Christ est né...

Sous les cloîtres, en passant, nous croisons des gens qui en reviennent, des pèlerins russes dont lesyeux, il est vrai, sont voilés de larmes, mais surtout des touristes bavards tenant en main leur Bædeker... Mon Dieu est-ce possible, que ce soit là?... Ce lieu prostitué à tous, c'est l'église de Bethléem?...

*
* *

Elle est triple, l'église, latine, arménienne, grecque; ses trois parties, distinctes et hostiles, communiquent ensemble; mais un officier et des soldats turcs, constamment armés, circulent de l'une à l'autre pour maintenir l'ordre et empêcher les batailles entre chrétiens des différents rites.

La grotte s'ouvre en dessous, tout à fait souterraine aujourd'hui. Et vraisemblablement elle est bien, comme l'attestent des traditions du iie siècle, le lieu de la naissance du Christ, car jadis, à l'entrée de la Bethléem antique, elle servait d'abri aux voyageurs pauvres qui n'avaient pas place à l'hôtellerie.

Deux escaliers y descendent, l'un pour les Latins et les Arméniens, l'autre pour les Grecs. La porte étroite en est de marbre blanc. Toutes les parois en sont crassées, usées, par les milliers d'êtres qui y sont venus, en groupes ou en procession, depuis les premiers siècles chrétiens. Elle se compose d'une quantité de petits compartiments, de petits couloirs, où sont des autels et où brûlent des lampes. La voûte irrégulière du rocher, humide et suintante, apparaît çà et là, entre les tentures de damas fané; partout des dorures communes, des petits tableaux, des «chromos» vulgaires; au moins attendions-nous un luxe archaïque, une splendeur, de l'or entassé, comme dans la crypte du Sinaï; mais non, rien; Bethléem a été pillée et repillée tant de fois, que tout y est pauvre, laid, à peine ancien. «Ici, l'enfant est né, explique le moine; ici, il a été posé dans sa couche; ici, les rois mages s'assirent; ici, se tenaient l'âne et le bœuf...» Distraitement, l'esprit fermé et le cœur mort, nous l'entendons sans l'écouter, impatients de partir...