Ensuite reprend le cortège plus grave, plus archaïque, des bêtes et des bergers...
Les détails de ces campagnes immenses, déroulées devant nous, se fondent dans le crépuscule envahissant; bientôt, les grandes lignes des horizons demeureront seules, les mêmes, immuablement les mêmes qu'aux temps des croisades et aux temps du Christ. Et c'est là, dans ces aspects éternels, que réside encore le Grand Souvenir...
Bethléem! Bethléem!... Ce nom recommence à chanter au fond de nos âmes moins glacées... Et, dans la pénombre, les âges semblent remonter silencieusement leur cours, en nous entraînant avec eux.
Sur la route, des laboureurs et des bergers défilent encore, en silhouettes antiques, devant les grands fonds des vallées et des montagnes; vers la ville, tous les travailleurs des champs continuent de s'acheminer. Tenant leur enfant au cou, ou bien le portant à l'égyptienne assis sur l'épaule, passent lentement, avec leurs longs voiles, leurs longues manches, les femmes de Bethléem...
Bethléem!... Ce nom chante à présent partout, en nous-mêmes et dans nos mélancoliques alentours. Au bruissement des grillons, aux sonnailles des troupeaux, au tintement des cloches d'église, les temps semblent plus jeunes de dix-huit siècles...
Et maintenant, on dirait la Vierge Marie en personne qui vient à nous, avec l'enfant Jésus dans ses bras... A quelques pas, elle s'arrête, appuyée au tronc d'un olivier, les yeux abaissés vers la terre, dans l'attitude calme et jolie des madones: une toute jeune femme aux traits purs, vêtue de bleu et de rose sous un voile aux longs plis blancs. D'autres saintes femmes la suivent, tranquilles et nobles dans leurs robes flottantes, coiffées aussi du hennin et du voile; elles forment un groupe idéal, que le couchant éclaire d'une dernière lueur frisante; elles parlent et sourient à nos humbles muletiers, leur offrant de l'eau pour nous dans des amphores et des oranges dans des corbeilles.
Sous la magie du soir, à mesure qu'une sérénité charmée nous revient, nous nous retrouvons pleins d'indulgence, admettant et excusant tout ce qui nous avait révoltés d'abord.—Mon Dieu! les profanations, les innocentes petites barbaries de la crypte, nous aurions bien dû nous y attendre et ne pas les regarder de si haut avec notre dédain de raffinés. Les mille petites chapelles, les dorures et les grossières images, les chapelets, les cierges, les croix, tout cela enchante et console la foule innombrable des simples, pour lesquels aussi Jésus avait apporté l'immortel espoir. Nous qui avons appris à ne regarder le Christ qu'au travers des Évangiles, peut-être concevons-nous de Lui une image un peu moins obscurcie que ces pèlerins, qui, dans la grotte, s'agenouillent devant les petites lampes de ses autels; mais la grande énigme de son enseignement et de sa mission nous demeure aussi impénétrable. Les Évangiles écrits presque un siècle après lui, tout radieux qu'ils soient, nous le défigurent sans doute étrangement encore. Le moindre dogme est aussi inadmissible à notre raison humaine que le pouvoir des médailles et des scapulaires; alors de quel droit mépriserions-nous tant ces pauvres petites choses?—Derrière tout cela, très loin,—à des distances d'abîme si l'on veut,—il y a toujours le Christ inexpliqué et ineffable, celui qui laissait approcher les simples et les petits enfants, et qui, s'il voyait venir à lui ces croyants à moitié idolâtres, ces paysans accourus à Bethléem des lointains de la Russie, avec leur cierge à la main et leurs larmes plein les yeux, ouvrirait les bras pour les recevoir...
Et, maintenant, nous envisageons avec une plus impartiale douceur ce lieu unique au monde, qui est l'église d'ici, ce lieu empli éternellement d'un parfum d'encens et d'un bruit chantant de prières...
Bethléem! Bethléem!... Une nuit plus tranquille qu'ailleurs nous enveloppe à présent; tout se tait, les voix, les cloches et les sonnailles des troupeaux, dans un recueillement infini, et un hymne de silence monte de la campagne antique, du fond des vallées pierreuses, vers les étoiles du ciel...