Samedi, 31 mars.
La pluie va finir. Le ciel s'égoutte tristement et montre de premières déchirures bleues. Il fait humide et froid, l'eau ruisselle partout le long des vieilles murailles.
A pied, avec un Arabe quelconque pour guide, je m'échappe seul de l'hôtel, pour courir enfin au Saint-Sépulcre. C'est dans la direction opposée à celle des Dominicains, presque au cœur de Jérusalem, par des petites rues étroites, tortueuses, entre des murs vieux comme les croisades, sans fenêtres et sans toits. Sur les pavés mouillés, sous le ciel encore obscur, circulent les costumes d'Orient, turcs, bédouins ou juifs, et les femmes drapées en fantômes, musulmanes sous des voiles sombres, chrétiennes sous des voiles blancs.
La ville est restée sarrasine. Distraitement, je perçois que nous traversons un bazar oriental, où les échoppes sont occupées par des vendeurs à turban; dans la pénombre des ruelles couvertes, passent à la file des chameaux lents et énormes, qui nous obligent à entrer sous des portes. Maintenant, il faut se ranger encore, pour un étrange et long défilé de femmes russes, toutes sexagénaires pour le moins, qui marchent vite, appuyées sur des bâtons; vieilles robes fanées, vieux parapluies, vieilles touloupes de fourrure, figures de fatigue et de souffrance qu'encadrent des mouchoirs noirs; ensemble noirâtre et triste, au milieu de cet Orient coloré. Elles marchent vite, l'allure à la fois surexcitée et épuisée, bousculant tout sans voir, comme des somnambules, les yeux anesthésiés, grands ouverts dans un rêve céleste. Et des moujiks par centaines leur succèdent, ayant les mêmes regards d'extase; tous, âgés, sordides, longues barbes grises, longs cheveux gris échappés de bonnets à poil; sur les poitrines, beaucoup de médailles, indiquant d'anciens soldats... Entrés hier dans la ville sainte, ils reviennent de leur première visite à ce lieu d'adoration où je vais aller à mon tour; pauvres pèlerins qui arrivent ici par milliers, cheminant à pied, couchant dehors sous la pluie ou la neige, souffrant de la faim, et laissant des morts sur la route...
A mesure qu'on approche, les objets d'Orient dans les échoppes font place à des objets d'obscure piété chrétienne: chapelets par milliers, croix, lampes religieuses, images ou icones. Et la foule est plus serrée, et d'autres pèlerins, des vieux moujiks, des vieilles matouchkas, stationnent pour acheter d'humbles petits rosaires en bois, d'humbles petits crucifix de deux sous, qu'ils emporteront d'ici comme des reliques à jamais sacrées...
Enfin, dans un mur vieux et fruste comme un rocher, s'ouvre une porte informe, tout étroite, toute basse, et, par une série de marches descendantes, on accède à une place surplombée de hautes murailles sombres, en face de la basilique du Saint-Sépulcre.
Sur cette place, il est d'usage de se découvrir, dès que le Saint-Sépulcre apparaît; on y passe tête nue, même si l'on ne fait que la traverser pour continuer sa route dans Jérusalem. Elle est encombrée de pauvres et de pauvresses, qui mendient en chantant; de pèlerins qui prient; de vendeurs de croix et de chapelets, qui ont leurs petits étalages à terre, sur les vieilles dalles usées et vénérables. Parmi les pavés, parmi les marches, surgissent les socles encore enracinés de colonnes qui jadis supportaient des basiliques, et qui ont été rasées, comme celles de l'église Saint-Étienne, à de lointaines et douteuses époques; tout est amoncellement de débris, dans cette ville qui a subi vingt sièges, que tous les fanatismes ont saccagée.
Les hautes murailles, en pierres d'un brun rougeâtre, qui forment les côtés de la place, sont des couvents ou des chapelles—et on dirait des forteresses. Au fond, plus haute et plus sombre que tout, se dresse cette masse effritée, brisée, qui est la façade du Saint-Sépulcre, et qui a pris les aspects, les irrégularités d'une grande roche; elle a deux énormes portes du xiie siècle, encadrées d'ornements d'un archaïsme étrange; l'une est murée; l'autre, grande ouverte, laisse voir, dans l'obscurité intérieure, des milliers de petites flammes. Des chants, des cris, des lamentations discordantes, lugubres à entendre, s'en échappent avec des senteurs d'encens...
La porte franchie, on est dans l'ombre séculaire d'une sorte de vestibule, découvrant des profondeurs magnifiques où brûlent d'innombrables lampes. Des gardiens turcs, armés comme pour un massacre, occupent militairement cette entrée; assis en souverains sur un large divan, ils regardent passer les adorateurs de ce lieu, qui est toujours, à leur point de vue, l'opprobre de la Jérusalem musulmane et que les plus farouches d'entre eux n'ont pas cessé d'appeler: el Komamah (l'ordure).
Oh! l'inattendue et inoubliable impression, pénétrer là pour la première fois! Un dédale de sanctuaires sombres, de toutes les époques, de tous les aspects, communiquant ensemble par des baies, des portiques, des colonnades superbes,—ou bien par de petites portes sournoises, des soupiraux, des trous de cavernes. Les uns, surélevés, comme de hautes tribunes où l'on aperçoit, dans des reculs imprécis, des groupes de femmes en longs voiles; les autres, souterrains, où l'on coudoie des ombres, entre des parois de rocher demeurées intactes, suintantes et noires.—Tout cela, dans une demi-nuit, à part quelques grandes tombées de rayons qui accentuent encore les obscurités voisines; tout cela étoilé à l'infini par les petites flammes des lampes d'argent et d'or qui descendent par milliers des voûtes.—Et partout des foules, circulant confondues comme dans une Babel, ou bien stationnant à peu près groupées par nation autour des tabernacles d'or où l'on officie...