Des psalmodies, des lamentations, des chants d'allégresse emplissant les hautes voûtes, ou bien vibrant dans les sonorités sépulcrales d'en dessous; les mélopées nasillardes des Grecques, coupées par les hurlements des Cophtes... Et, dans toutes ces voix, une exaltation de larmes et de prières qui fond leurs dissonances et qui les unit; l'ensemble, finissant par devenir un je ne sais quoi d'inouï, qui monte de tout ce lieu comme la grande plainte des hommes et le suprême cri de leur détresse devant la mort...
La rotonde à très haute coupole, où l'on pénètre d'abord et qui laisse deviner, entre ses colonnes, le chaos obscur des autres sanctuaires, est occupée en son milieu par le grand kiosque de marbre, d'un luxe à demi barbare et surchargé de lampes d'argent, qui renferme la pierre du sépulcre. Tout autour de ce kiosque très saint, la foule s'agite ou stationne; d'un côté, des centaines de moujiks et de matouchkas, à deux genoux sur les dalles; de l'autre, les femmes de Jérusalem, debout en longs voiles blancs,—groupes de vierges antiques, dirait-on, dans cette pénombre de rêve; ailleurs, des Abyssins, des Arabes en turban, prosternés le front à terre; des Turcs, le sabre au poing; des gens de toutes les communions et de tous les langages...
On ne séjourne pas dans l'étouffant réduit du Saint-Sépulcre, qui est comme le cœur même de cet amas de basiliques et de chapelles, on y défile un à un; en baissant la tête, on y entre par une très petite porte, en marbre fouillé et festonné; le sépulcre est là dedans, enchâssé de marbre, au milieu des icones d'or et des lampes d'or. En même temps que moi y passaient un soldat russe, une vieille pauvresse en haillons, une femme orientale en riches habits de brocart; tous, baisant le couvercle tombal, et pleurant. Et d'autres suivaient, d'autres éternellement suivent, touchant, embrassant, mouillant de larmes ces mêmes pierres...
Aucun plan d'ensemble, dans le fouillis des églises et des chapelles qui se pressent autour de ce kiosque très saint; il y en a de grandes, merveilleusement somptueuses, et de toutes petites, humbles et primitives, mourant de vétusté, dans des recoins sinistres, creusés en plein roc et en pleine nuit. Et, çà et là, le rocher du calvaire, laissé à nu, apparaît au milieu des richesses et des archaïques dorures. Le contraste est étrange, entre tant de trésors amoncelés,—icones d'or, croix d'or, lampes d'or,—et les haillons des pèlerins, et le délabrement des murailles ou des piliers, usés, rongés, informes, huileux au frottement de tant de chairs humaines.
Tous les autels, de toutes les confessions différentes, sont tellement mêlés ici, qu'il en résulte de continuels déplacements de prêtres et de cortèges; ils fendent les foules, portant des ostensoirs et précédés de janissaires en armes qui frappent les dalles sonores du pommeau de leur hallebarde... Place! ce sont les Latins qui passent, en chasuble d'or... Place encore! c'est l'évêque des Syriens, longue barbe blanche sous une cagoule noire, qui sort de sa petite chapelle souterraine... Puis, ce sont les Grecs aux parures encore byzantines, ou les Abyssins au visage noir... Vite, vite, ils marchent dans leurs vêtements somptueux, tandis que, devant leurs pas, les encensoirs d'argent, que des enfants balancent, heurtent la foule qui se bouscule et s'écarte. Dans cette marée humaine, une espèce de grouillement continu, au bruit incessant des psalmodies et des clochettes sacrées. Presque partout, il fait si sombre qu'il faut avoir, pour circuler, son cierge à la main, et, sous les hautes colonnes, dans les galeries ténébreuses, mille petites flammes se suivent ou se croisent. Des hommes prient à haute voix, pleurent à sanglots, courant d'une chapelle à l'autre, ici pour embrasser le roc où fut plantée la croix, là pour se prosterner où pleurèrent les saintes Marie et Madeleine; des prêtres, tapis dans l'ombre, vous appellent d'un signe pour vous mener par de petites portes funèbres dans des trous de tombeaux; des vieilles femmes aux yeux fous, aux joues ruisselantes de larmes, remontent des souterrains noirs, venant de baiser des pierres de sépulcres...
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Dans une obscurité profonde, on descend à la chapelle de Sainte-Hélène, par un large escalier d'une trentaine de marches, usé, brisé, dangereux comme une ruine éboulée, et bordé de spectres accroupis. Nos cierges, en passant, éclairent ces êtres vagues, immobiles, couleur de la paroi du rocher, qui sont des mendiants estropiés, des fous rongés d'ulcères; sinistres tous, le menton dans les mains, les longs cheveux retombés sur le visage.—Parmi ces épouvantes, un jeune homme aveugle, enveloppé de ses magnifiques boucles blondes comme d'un manteau, beau comme le Christ auquel il ressemble.
Tout en bas, la chapelle de Sainte-Hélène, après la nuit qu'on vient de traverser entre deux rangées de fantômes, s'éclaire de grands rayons de jour, qui arrivent pâles et bleuâtres par les meurtrières de la voûte. C'est un des lieux les plus étranges assurément de tout cet ensemble qui s'appelle le Saint-Sépulcre; c'est là qu'on éprouve, de la façon la plus angoissante, le sentiment des effroyables passés.
Elle est silencieuse quand j'y arrive, et elle est vide, sous l'œil à demi mort de ces fantômes qui gardent l'escalier d'entrée; on y entend à peine, en rumeur indistincte, les cloches et les chants d'en haut. Derrière l'autel, un autre escalier encore, bordé des mêmes personnages à longue chevelure, descend plus bas, dans de la nuit plus noire.
On croirait un temple barbare. Quatre piliers énormes, trapus, d'un byzantin primitif et lourdement puissant, soutiennent la coupole surbaissée d'où retombent des œufs d'autruche et mille pendeloques sauvages. Des fragments de peintures aux murailles indiquent encore des saints et des saintes, nimbés d'or, dans des attitudes raides et naïves, sous l'effacement des humidités et des poussières mortes. Tout est dans un délabrement d'abandon, avec des suintements d'eau et de salpêtre.