Maintenant, la tranquillité de la mort est descendue sur tout cela; les restes de tant de sanctuaires ennemis ont été groupés, en l'honneur du Dieu de l'Islam, dans une harmonie inattendue,—et peut-être définitive, jusqu'à l'époque de la poussière finale... Et quand on se remémore les tourmentes passées, c'est étrange, ce silence d'à présent, ce délaissement, cette suprême paix, au milieu d'une esplanade de dalles blanches envahies par les marguerites et les herbes des champs...
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Entrons dans la mosquée mystérieuse, si entourée d'espace désert et mort.
Aux premiers instants, il y fait presque nuit: on ne perçoit que confusément la notion d'une splendeur féerique. Un éclairage très atténué tombe de ces vitraux, célèbres dans tout l'Orient, qui garnissent là-haut la série des petites fenêtres cintrées; on dirait que la lumière passe à travers des fleurs et des arabesques en pierres précieuses montées à jours,—et c'est l'illusion sans doute qu'ont voulu produire les inimitables verriers d'autrefois. Peu à peu, s'habituant à la pénombre, on voit scintiller aux murailles, aux arceaux, aux voûtes, un revêtement qui semble une étoffe brodée et rebrodée de nacre et d'or, sur fond vert. Peut-être un vieux brocart à ramages, ou du précieux cuir de Cordoue,—ou plutôt quelque chose de plus beau et de plus rare que tout cela, qu'on définira mieux dans un moment, quand les yeux, éblouis de soleil sur les dalles de l'esplanade, se seront faits à l'obscurité de ce lieu très saint.
La mosquée, octogonale de contours, est soutenue intérieurement par deux rangées concentriques de colonnes: la première, octogonale aussi; la seconde, circulaire, supportant le dôme magnifique.
Chacune de ces colonnes à chapiteaux dorés est d'une matière différente et sans prix: l'une, de marbre violet veiné de blanc; l'autre, de porphyre rouge; l'autre, de ce marbre, introuvable depuis des siècles, qui s'appelle le vert antique.
Toute la base des murailles, jusqu'à la hauteur où commencent à miroiter les broderies vert et or, est revêtue de marbre: grandes plaques dédoublées par le milieu et dont on a juxtaposé les deux morceaux de façon à former des dessins symétriques, comme on en obtient en ébénisterie par le placage des bois.
Les petites fenêtres, placées très près de la voûte, qui laissent tomber de haut leurs reflets de pierreries, sont chacune d'un dessin et d'une couleur différente; celle-ci semble composée de marguerites en rubis; l'autre, à côté, est toute en fines arabesques de saphir, mêlées d'un peu de jaune de topaze; l'autre encore se tient dans des verts d'émeraude, parsemés de fleurs roses. Ce qui fait la beauté de ces vitraux et, en général, de tous les vitraux arabes, c'est que les verres des diverses nuances n'y sont pas, comme chez nous, limités brutalement par un trait de plomb; la charpente du vitrail est une plaque en stuc très épais, ajourée, percée obliquement d'une infinité de petits trous de formes changeantes—dont l'ensemble constitue un dessin toujours exquis; les fragments bleus, jaunes, roses ou verts, sont enchâssés tout au fond de ces jours aux parois inclinées, alors on ne les aperçoit qu'entourés d'une sorte de nimbe, qui est leur propre reflet dans l'épaisseur du plâtre, et il en résulte des effets adoucis, fondus; cela joue la nacre et les gemmes précieuses.
Maintenant on distingue mieux ces revêtements des arceaux et des voûtes: ce sont de prodigieuses mosaïques, recouvrant tout, simulant des brocarts et des broderies, mais plus belles, plus durables que tous les tissus de la terre, ayant conservé à travers les siècles leur éclat et leurs diaprures, parce qu'elles sont composées avec des matières presque éternelles, avec des myriades de fragments de marbre de toutes les teintes, avec de la nacre et avec de l'or. Dans l'ensemble, c'est le vert et l'or qui dominent. Cela représente des séries de vases étranges, d'où s'échappent et retombent symétriquement de rigides bouquets: toutes les feuilles conventionnelles des temps passés, toutes les fleurs des vieux rêves; des pampres surtout, faits d'une infinie variété de marbres verts, des branches de vigne d'une archaïque raideur portant des raisins d'or et des raisins de nacre. Çà et là cependant, pour rompre la monotonie des verdures, sont jetés, sur fond d'or, des semis de grandes fleurs rougeâtres, nuancées avec des miettes de porphyre et de marbre rose.
Aux lueurs colorées que laissent filtrer les vitraux, toute cette magnificence de conte oriental chatoie, miroite, étincelle dans la pénombre et le silence de ce lieu presque toujours vide, et entouré d'esplanades vides, où nous nous promenons seuls. Des petits oiseaux, familiers du sanctuaire, entrent et sortent par les portes de bronze constamment ouvertes, se posent sur les corniches de porphyre, sur les ors et sur les nacres, tolérés en amis par les deux ou trois vieux gardiens à barbe blanche, qui sont agenouillés et qui prient dans des recoins d'ombre. Par terre, sur les dalles de marbre, sont jetés des tapis anciens de Perse et de Turquie, aux teintes délicieusement fanées.