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Tout le vaste milieu de cette mosquée circulaire, quand on entre, est d'abord invisible, entouré d'une double clôture,—la première en bois finement ouvragé, dans le genre des moucharabiehs arabes, la seconde en fer d'un travail gothique et mise là par les Croisés quand ils firent passagèrement de ce lieu une église du Christ. En se hissant sur quelque socle de marbre, on arrive à plonger les yeux dans cet intérieur si caché... Vu l'environnante splendeur, on s'attendait à de merveilleuses richesses encore,—et on s'épouvante presque devant ce qui apparaît: quelque chose de sombre et d'informe, dans la demi-obscurité de ce lieu magnifique; quelque chose qui se soulève irrégulièrement comme une grande vague noire, figée; un rocher sauvage, une cime de montagne...
C'est le sommet du mont Moriah, sacré pour les israélites, pour les musulmans et pour les chrétiens; c'est l'aire d'Ornan, le Jébuséen, où le roi David aperçut l'ange exterminateur «tenant en main une épée nue tournée contre Jérusalem». (II Rois, XXIV, 16.—I Paralipomènes, XXI, 16.)
David y fit l'autel des holocautes (I Paralipomènes, XXII, 1) et son fils Salomon y bâtit le temple, nivelant à grands frais les alentours, mais respectant les irrégularités de cette cime parce que les pieds de l'ange l'avaient frôlée. Salomon commença donc à bâtir le temple du Seigneur sur la montagne de Moriah, qui avait été montrée à David son père, et au lieu même que David avait disposé dans l'aire d'Ornan, le Jébuséen. (II Paralipomènes, III, 1.)
Dans la suite des âges, on sait de quelles magnificences inouïes et de quelles destructions acharnées cette montagne de Moriah devint le centre. Le temple qui la couvrait, rasé par Nabuchodonosor, rebâti au retour de la captivité de Babylone, détruit de nouveau sous Antonius IV, fut réédifié encore par Hérode,—et vit alors passer Jésus, l'entendit parler sous ses voûtes... C'étaient, chaque fois, de ces constructions géantes, confondant nos imaginations modernes, qui coûtaient le prix d'un empire et dont on retrouve dans la terre les bases presque surhumaines. Après l'anéantissement de Jérusalem par Titus, un temple de Jupiter, élevé sous le règne d'Adrien, remplaça le temple du Seigneur. Plus tard, les chrétiens des premiers siècles, par mépris des juifs, couvrirent longtemps cette cime sacrée de débris et d'immondices, et ce fut le calife Omar qui la fit pieusement déblayer, sitôt qu'il eut conquis la Palestine; son successeur enfin, le calife Abd-el-Melek, vers l'an 690, l'abrita pour une longue suite de siècles sous la mosquée charmante qui est encore debout.
A part le dôme, restauré au xiie et au xive siècle, les Croisés, en arrivant, trouvèrent cette mosquée à peu près telle qu'elle est aujourd'hui; déjà vieille à leur époque autant que le sont à présent nos églises gothiques, elle était revêtue de ses inaltérables broderies de marbre et d'or, elle avait ses reflets de brocart, dont la durée est indéfinie, presque éternelle. Ils la convertirent en église, posant leur autel de marbre au centre, sur le rocher de David. Saladin ensuite, à la chute de l'empire des Francs, la rendit au culte d'Allah, après l'avoir longuement purifiée par des aspersions d'eau de roses.
Couronnant les frises, des inscriptions d'or (en ces vieux caractères coufiques, qui sont aux lettres arabes ce que l'écriture gothique est à l'écriture de nos jours) parlent toutes du Christ d'après le Coran,—et leur sagesse profonde est presque pour jeter l'inquiétude dans les âmes chrétiennes: O vous qui avez reçu les Écritures, ne dépassez pas la mesure juste dans votre religion. Le Messie Jésus n'est que le fils de Marie, l'envoyé de Dieu et son Verbe, qu'il déposa en Marie. Croyez donc en Dieu et en son envoyé, mais ne dites pas qu'il y a une Trinité; abstenez-vous-en, cela vous sera plus avantageux. Dieu est unique. Dieu ne saurait avoir de fils, cela est indigne de lui. Quand il a décidé une chose, il n'a qu'à dire: Sois, et elle est... (Sura, IV, 69;—XIX, 36.)
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Tout un passé gigantesque, écrasant pour nos mièvreries modernes, s'évoque devant cette roche noire, devant cette cime de montagne morte et momifiée, qui ne reçoit jamais la rosée du ciel, qui ne produit jamais une plante ni une mousse, mais qui est là comme étaient les Pharaons dans leurs sarcophages; qui, après deux millénaires de tourmentes, s'abrite depuis déjà treize siècles sous l'étouffement >de cette coupole d'or et de ces murailles merveilleuses, bâties pour elle seule...
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