Aux débuts encore hésitants de l'Islam, cette mosquée, visitée en songe par Mahomet, rivalisait avec la sainte Ka'ba, et c'est vers son rocher noir que se tournaient pendant leurs prières les musulmans primitifs. Aujourd'hui encore, l'esplanade qui l'entoure, toute cette enceinte grandiose et déserte du Haram-ech-Chérif, dont les sentinelles turques gardent les portes, est considérée par les Arabes comme le lieu le plus saint de la terre, après la Mecque et Médine; jusqu'au milieu de notre siècle, elle était si farouchement défendue, qu'un chrétien aurait joué sa vie en essayant d'y pénétrer, et c'est depuis quelques années seulement que l'accès en est ouvert aux hommes de toutes les religions,—en dehors de certains jours consacrés, et à la condition d'être accompagné d'un janissaire porteur d'un permis du pacha de Jérusalem.—Les juifs cependant, par crainte religieuse, n'y viennent jamais; jadis, c'était le temple du Seigneur, et ils redoutent de marcher sans le savoir sur le lieu du Saint des Saints dont la position n'est pas exactement définie.
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Tout au fond de l'immense place, s'ouvre, parmi de vieux cyprès, une autre mosquée millénaire et très vénérée en Islam,—El Aksa (la Mosquée Éloignée),—dont les colonnes et les chapiteaux disparates proviennent aussi de la destruction de temples païens ou d'églises chrétiennes des premiers siècles. A l'époque des croisades, elle donna son nom aux chevaliers qui l'occupaient: les Templiers. Si belle qu'elle soit d'une façon absolue, nous ne pouvons plus l'admirer, après cette inimaginable mosquée du Rocher, d'où nous venons de sortir.
Maintenant, nous errons sur l'herbe triste et sur les larges pierres blanches, au beau soleil de cette matinée de printemps,—petit groupe perdu dans les solitudes de ce lieu très saint. Par places, les dalles sont absentes, alors les foins et les fleurs poussent librement comme dans une prairie. Et, autour de la mosquée couleur de turquoise, se groupent, s'arrangent différemment, au hasard de notre promenade, les petits édicules singuliers qui l'entourent, le kiosque bleu, les mirhabs et les arcs de triomphe de marbre, les quelques oliviers caducs et les quelques grands cyprès mourants. Quelle imposante désolation dans cette enceinte, qui est comme le cœur silencieux de la Jérusalem antique,—qui est aussi comme le saint naos de toutes les religions issues de la Bible, christianisme, islam ou judaïsme! Elle commande le suprême respect à tous ceux qui adorent le Dieu d'Abraham, qu'il s'appelle Allah, Rabbim ou Jéhovah,—et sa mélancolie de délaissement témoigne que la foi des vieux âges, sous toutes ses formes, se meurt dans les âmes humaines...
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De temps à autre, au-dessus de ces constructions séculaires qui entourent le Haram-ech-Chérif, apparaît, un peu lointain, un mélancolique coteau de pierres grises, ponctué de noir par quelques rares oliviers.
—Ceci,—dit, en me le montrant, le Père en robe blanche qui a bien voulu nous accompagner et mettre à notre profit son érudition,—ceci, je n'ai pas besoin de vous le nommer, vous savez ce que c'est, n'est-ce pas?...
Et en baissant la voix, comme par une respectueuse crainte, il en prononce le nom:
—Le Gethsémani...
Le Gethsémani! Non, je ne savais pas, moi qui suis encore à Jérusalem un pèlerin nouveau venu,—et ce nom entendu tout à coup m'émeut jusqu'aux fibres profondes, et je regarde, dans un sentiment complexe et inexprimable, mélangé de douceur et d'angoisse, l'apparition encore lointaine.