Quand nous remontons du souterrain, remettant pied dans l'heure présente et les choses actuelles, c'est comme au sortir de l'épaisse nuit des temps, où nous aurions été là replongés et où nos yeux visionnaires auraient perçu des reflets de très anciens fantômes... Jamais je ne m'étais senti si humainement rapproché du Christ,—de l'homme, notre frère, qui, incontestablement pour tous, vécut et souffrit en lui... Ce sont les mystérieuses influences de ces lieux qui en ont été les causes, ce sont ces vieux pavés hérodiens sous nos pas, ce jeu de margelle tracé par les soldats de Ponce-Pilate,—tous ces effluves du passé que dégagent ici les pierres...
XI
Mercredi, 4 avril.
En me rendant aujourd'hui chez les Dominicains,—où le Père S... a bien voulu me donner rendez-vous pour me montrer le tracé des anciennes murailles de Jérusalem et m'exposer les plus récentes preuves de l'authenticité du Saint-Sépulcre,—je passe devant cette colline couverte d'herbe rase et parsemée de tombes, qu'on appelle encore le «Calvaire de Gordon».
Il y a quelque trente ans, Gordon, rêvant dans ces parages, avait été frappé d'une certaine ressemblance de grande tête de mort que présentent les roches à la base de cette colline; trop légèrement sans doute, il en avait conclu que ce devait être là le «champ du crâne», le vrai Golgotha, et son opinion, jusqu'à ces dernières années, jusqu'à l'époque des dernières fouilles russes, avait trouvé crédit chez tous les esprits un peu frondeurs, heureux de prendre en défaut les traditions antiques.
Elle est assez frappante, du reste, cette ressemblance des roches; aujourd'hui surtout, le soleil est bien placé, l'éclairage est propice, et le crâne se dessine, contemplant par les deux trous de ses yeux les mélancoliques alentours.
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Chez les Dominicains, maintenant, dans leur tranquille salle d'étude.—Nous regardons une grande carte accrochée à la muraille et sur laquelle se trouve savamment reconstituée presque toute la Jérusalem d'Hérode.
A priori, on s'expliquait difficilement que l'impératrice Hélène, venue dans la ville sainte à peine deux cent cinquante ans après Jésus-Christ, se fût trompée d'une façon si grossière sur la position du Golgotha. Il est vrai, les chrétiens des premiers siècles, dans leur spiritualité évangélique, n'avaient pas le culte des lieux terrestres; mais c'est égal, comment auraient-ils pu si vite oublier où s'était passé le martyre du Sauveur qui, à cette époque, n'était guère plus loin d'eux que ne le sont de nos jours les faits du xvii e siècle, ceux du règne de Louis XIV par exemple? Il restait cependant cette objection très grave: le vrai Calvaire, d'après les historiens sacrés, était près d'une des portes et en dehors des murs de Jérusalem, tandis que celui de l'impératrice Hélène semble situé presque au cœur de la ville...
Sur la grande carte murale que nous examinons, sont tracées les trois enceintes anciennes, conjecturées d'après des fouilles dans le sol, d'après des recherches dans les vieux auteurs: la première, n'enfermant que la ville primitive et le temple; la seconde, s'étendant vers le nord-ouest, mais laissant en dehors, dans un de ses angles rentrants, le Calvaire et le Sépulcre; la troisième, celle qui subsiste de nos jours, englobant tout, mais postérieure, celle-ci, à l'époque du Christ. Et les dernières fouilles russes viennent, paraît-il, de donner une sanction éclatante à ces conjectures sur le parcours et l'angle rentrant de cette deuxième enceinte. Alors l'objection tombe, rien n'en subsiste plus, et on peut continuer d'admettre comme authentique ce lieu vénérable, d'où monte vers le ciel, depuis tant de siècles, une immense et incessante prière.