Elles ont une des places les plus enviables de Jérusalem, les Filles de Sion.
D'abord l'arc romain de l'Ecce Homo, qui traverse la Voie Douloureuse en face de leur couvent, se continue chez elles par un second arc à peu près semblable, qu'elles ont laissé intact, avec ses vieilles pierres frustes et rougeâtres, et qui impressionne étrangement: débris probable du Prétoire de Pilate, debout au milieu de leur chapelle toute blanche,—décorée, d'ailleurs, avec un goût sobre, d'une distinction suprême.
Ensuite, en creusant le sol au-dessous de leur cloître, elles ont découvert d'autres émotionnantes ruines: une sorte de corps de garde romain qui, vraisemblablement, servait aux soldats du Prétoire; le commencement d'une rue, au pavage antique, dont la direction est la même que celle de la Voie Douloureuse aujourd'hui reconnue, et, enfin, des entrées de souterrains qui semblent conduire au Haram-ech-Chérif, à l'enceinte du Temple.—C'est ainsi que bientôt, en fouillant de tous côtés, sous les couvents, sous les églises, à dix ou douze mètres plus bas que le niveau actuel, on reconstituera la Jérusalem du Christ.
Chez les Filles de Sion, bien entendu, ce souterrain, cette rue, tout cela se perd mystérieusement dans la terre amoncelée, sitôt qu'on arrive aux limites de la communauté. Mais plus loin, disent-elles, en différentes places, d'autres religieux ont commencé à faire de même; chaque monastère plonge, par des caveaux, dans le sol profond, et déjà l'on peut, en rapprochant idéalement les tronçons des voies hérodiennes, les débris des anciens remparts, retrouver et suivre jusqu'au Calvaire la route du Christ.
Ce qui frappe singulièrement ici, dans ces fouilles, c'est la conservation de ce vieux pavage, le poli de ces pierres rougeâtres qui, pendant des siècles sous la terre, ont gardé l'usure des pas... Et même voici, sur l'une des dalles, grossièrement gravé au couteau, un jeu de margelle identique à ceux de nos jours! un jeu qu'avaient tracé les soldats romains pour occuper leurs heures de veille... Oh! comme il est impressionnant, ce détail, pourtant si puéril, et quelle vie soudaine sa présence vient jeter pour moi dans ce fantôme de lieu!...
Est-ce que nous sommes bien dans le corps de garde du Prétoire?... Ce vestige de rue, qui part d'ici, en pleine obscurité sépulcrale pour se perdre dans la terre, est-ce bien le commencement de la voie qui mena le Christ au Golgotha? Rien n'autorise encore à l'affirmer, malgré les probabilités grandes. Mais la Mère qui m'accompagne dans ces caveaux, promenant sur les murs millénaires la lueur de sa lanterne, a réussi à faire passer momentanément en moi sa conviction ardente; me voici, devant ces débris, ému autant qu'elle-même et, pour un temps, je ne doute plus...
Ce jeu de margelle, par terre, attire et retient mes yeux... Maintenant, je les vois presque, les soldats de Pilate, accroupis à jouer là, pendant que Jésus est interrogé au Prétoire. Toute une reconstitution se fait dans mon esprit, invoulue, spontanée, des scènes de la Passion, avec leurs réalités intimes, avec leurs détails très humains et très petits; sans grands déploiements de foules, elles m'apparaissent là, si étrangement présentes, dépouillées de l'auréole que les siècles ont mise alentour, amoindries—comme toutes les choses vues à l'heure même où elles s'accomplissent—et réduites, sans doute, à leurs proportions vraies... Il passe devant moi, le petit cortège des suppliciés, traînant leurs croix sur ces vieux pavés rouges... C'est au lever d'une journée quelconque des nuageux printemps de Judée; ils passent ici même, entre ces murs si longtemps ensevelis, contre lesquels ma main s'appuie; ils passent, accompagnés surtout d'une horde de vagabonds matineux et craintivement suivis de loin par quelques groupes de disciples et de femmes que l'anxiété avait tenus debout toute la froide nuit précédente, qui avaient veillé dans les larmes, autour du feu... L'événement qui a renouvelé le monde, qui, après dix-neuf cents ans, attire encore à Jérusalem des multitudes exaltées et les fait se traîner à genoux pour embrasser des pierres, m'apparaît en cet instant comme un petit forfait obscur, accompli en hâte et de grand matin, au milieu d'une ville dont les habitudes journalières en furent à peine troublées...
Tandis que je marche dans le souterrain, aux côtés de la religieuse en robe blanche, la vision que j'ai se déroule, inégale, trop instantanée, en quelques furtives secondes, avec des intervalles vides, des lacunes, des trous noirs, comme dans les songes... Maintenant, c'est après la crucifixion, la foule déjà dispersée, l'apaisement commencé; la croix, sous le ciel de midi, qui est un peu trop sombre, étend ses deux grands bras, dépasse en hauteur le faîte des murs de Jérusalem, est visible de l'intérieur de la cité, est regardée encore, des terrasses, par quelques femmes silencieuses, aux yeux d'angoisse... Oh! si humaines, les larmes versées en ce jour-là autour de Jésus!... Sa mère, la sœur de sa mère, ses frères, ses amis, le pleurant, lui, parce qu'ils l'aimaient d'un amour humain, d'une anxieuse tendresse de cette terre. Et quoi de plus humblement terrestre aussi que ce passage de saint Jean, tout à coup retrouvé dans ma mémoire: «Jésus, ayant donc vu sa mère et près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère: Femme, voici votre fils. Puis il dit au disciple: Voilà votre mère. Et, depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui.» (saint Jean, XIX, 26, 27.)
Enfin, dernière image qui vient, inattendue et froide, terminer le rêve: le soir du grand lugubre jour; les choses tout de suite rentrant dans l'ordre, reprenant leur cours inconscient; une incroyable tranquillité retombée, comme sur une exécution quelconque; la population juive, retournant à ses trafics et à ses fêtes, préparant sa Pâque, après ce forfait presque inaperçu, sans se douter que ses fils en porteraient la peine et l'opprobre aux siècles des siècles.
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