La Voie monte toujours. Parfois, des maisons sarrasines la traversent,—comme des ponts sinistres jetés au dessus,—des maisons qui y regardent de haut, par de méfiantes petites fenêtres bardées et grillées de fer. Les muézins ont fini d'appeler; le crépuscule et le silence jettent leur enchantement sur cette Voie Douloureuse, que j'avais vue hier banale et décevante au soleil du plein jour; le mystère des pénombres la transfigure; son nom seul, que je redis en moi-même, est une sainte musique; le Grand Souvenir semble chanter partout dans les pierres...
Lentement, je suis arrivé à la septième station du Chemin de la Croix,—à cette porte Judiciaire par laquelle le Christ serait sorti de Jérusalem pour monter au Golgotha. Alors, il me faut traverser un lieu bruyant et obscur, encombré d'Arabes et de chameaux, dans lequel, sans transition, je pénètre après le calme, après la solitude de la ville plus basse; c'est le «Bazar de l'huile», un quartier de petites ruelles entièrement voûtées en plein cintre par les soins des Croisés et devenues aujourd'hui le centre d'un continuel grouillement bédouin. Il y fait noir; les lanternes sont allumées dans les échoppes où se vendent l'huile et les céréales; on est bousculé dans les couloirs étroits par les passants en burnous, on est étourdi par les cris des vendeurs et les clochettes des chameaux.
Puis le calme revient encore, au sortir de ce bazar couvert, et les chants religieux recommencent. Je suis parvenu au terme de la Voie Douloureuse: le Saint-Sépulcre! Comme toujours, la porte des basiliques est grande ouverte et il s'en échappe un bruit de psalmodies.
Ce soir, ce sont les Arméniens, en cagoule de deuil, qui chantent tout près de l'entrée, encensant la «pierre de l'onction» et se prosternant pour la baiser; l'un d'eux, le principal officiant, est en robe d'or, coiffé d'une tiare rouge.
Ils ont fini, et ils s'éloignent rituellement, dans le dédale obscur des églises, très vite toujours, comme pressés d'aller adorer ailleurs, dans une autre partie de ce lieu de toutes les adorations, où les moindres pierres sont journellement encensées et embrassées avec larmes. Leur chant une fois perdu dans le lointain des voûtes, voici un autre bruit qui s'approche, qui monte des profondeurs noires, puissant et lourd comme celui d'une foule en marche, d'une foule qui s'avancerait en murmurant des prières à voix basse dans des sonorités de caveau... C'est une horde de pèlerins du Caucase, que j'ai vus entrer ce matin dans Jérusalem; ils reviennent des chapelles souterraines et ils vont sortir d'ici, leur journée finie. En arrivant au kiosque du Sépulcre, ils en font le tour, embrassant chaque pierre, soulevant dans leurs mains des petits enfants pour qu'ils puissent embrasser aussi, et leurs yeux, à travers des larmes, sont tous levés, en prière extasiée, vers le ciel...
Est-il possible vraiment que tant de supplications—même enfantines, même idolâtres, entachées, si l'on veut, de grossièreté naïve—ne soient entendues de personne?... Un Dieu—ou seulement une suprême Raison de ce qui est—ayant laissé naître, pour tout de suite les replonger au néant, des créatures ainsi angoissées de souffrance, ainsi assoiffées d'éternité et de revoir! Non, jamais la cruauté stupide de cela ne m'était encore apparue aussi inadmissible que ce soir, et voici que ce raisonnement tout simple, vieux comme la philosophie et que j'avais jugé vide comme elle, prend dans ce lieu, devant ces grandes manifestations de détresse humaine au Saint-Sépulcre, un semblant de force; voici qu'il réveille au fond de moi-même, d'une façon inattendue et douce, les vieux espoirs morts!... Et je bénis fraternellement, pour ce peu de bien qu'ils m'ont fait, les humbles qui passent là devant moi, chuchotant dans les ténèbres leurs confiantes prières...
X
Mardi, 3 avril.
De la haute terrasse du couvent des Filles de Sion, où je suis aujourd'hui, à l'heure lumineuse et déjà dorée qui précède le soir, on a vue, comme en planant, sur toute l'étendue de la ville sainte. Les deux mères qui ont bien voulu m'y conduire—religieuses exquises après avoir été dans le monde des femmes d'élite—me montrent, avec des explications, le déploiement de cette ville où elles sont venues vivre et joyeusement mourir. Les ruines, les églises et les monastères, l'innombrable assemblage des petites coupoles de pierres grisâtres, les grands murs sombres et les espaces morts, tout cela se déroule sous nos yeux, en un immense tableau d'abandon et de mélancolie. Nous sommes presque au milieu du quartier musulman et les premières coupoles, les premières terrasses, à nos pieds, appartiennent à de mystérieuses demeures. Nous surplombons de tout près un petit couvent de derviches hindous, dans lequel sont reçus et logés les pèlerins mahométans venus de l'Orient extrême; c'est un assez étrange et misérable lieu, où des femmes et des chats rêvent en ce moment au soleil du soir, assis sur les vieilles pierres des toits. Au loin et du côté de l'ouest, s'en va le faubourg de Jaffa: les consulats, les hôtels, toutes les choses modernes, d'ici peu apparentes et auxquelles, du reste, nous tournons le dos. En suivant vers le sud occidental, viennent le quartier des Grecs, le quartier des Arméniens et le noirâtre quartier des Juifs: milliers de petits dômes pareils, d'aspect séculaire, avec quelques minarets, quelques clochers d'églises, tout cela renfermé, séparé de la campagne pierreuse et déserte par de hauts remparts aux crénelures sarrasines. Dans tout le sud-est, l'enceinte du Haram-ech-Chérif, sur laquelle nos yeux planent, étend ses solitudes saintes, où trône la mosquée bleue, isolée et magnifique; au-dessus de ses murailles de forteresse, le Gethsémani, le mont des Oliviers, élèvent des cimes grises, et plus haut encore que tout cela, dans un presque irréel lointain, s'esquissent en bleuâtre les montagnes du pays de Moab. Elle est d'une tristesse et d'un charme infinis, l'Enceinte Sacrée, ainsi regardée à vol d'oiseau, avec ses quelques cyprès, qui y tracent comme des larmes noires, avec ses kiosques, ses mirhabs, ses portiques de marbre blanc, épars autour de la merveilleuse mosquée de faïence. Et voici du monde aujourd'hui, dans ce lieu habituellement vide, des pèlerins mahométans,—tout petits pygmées, vus d'où nous sommes,—un défilé de robes éclatantes, rouges ou jaunes, qui sortent du sanctuaire aux murs bleus, pour s'éloigner silencieusement à travers l'esplanade funèbre: scène du passé, dirait-on, tandis que, le soleil baissant, la lumière se fait de plus en plus dorée sur Jérusalem et que là-bas la ligne calme des montagnes du Moab commence à prendre ses tons violets et ses tons roses du soir...
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