Sur ma gauche, venait de se fermer l'enceinte du Haram-ech-Chérif, impénétrable absolument à partir de l'heure du Moghreb, et, devant moi, s'allongeait, pressée entre de tristes murs, une sorte de ruelle de la mort conduisant à la Voie Douloureuse.

Cette voie, telle qu'on la vénère de nos jours, reconnue depuis le xvie siècle seulement, est fictive dans ses détails,—mais réelle sans doute dans sa direction et ses grandes lignes; ici surtout, en ce quartier de ruines qui entoure le palais de Pilate, les choses ont moins dû changer que plus loin, aux abords du Calvaire; l'ancien pavé romain se retrouverait, à quelques pieds au-dessous du sol exhaussé d'aujourd'hui, et certains de ces vieux murs, plus enterrés qu'ils ne l'étaient jadis, mais demeurés debout aux mêmes places, ont peut-être vu passer le Christ chargé de sa croix.

La voie est déserte, ce soir, et déjà obscure dans son resserrement profond, avec un peu de mourante lumière d'or, tout en haut, sur le faîte de ses pierres rougeâtres; le soleil doit être très bas, près de s'éteindre. On entend un bruit d'orgues et de chants religieux sortir encore de la chapelle des Pères de Sainte-Anne, qui viennent de fermer leur porte.

Elle monte, la rue, pénible, étroite et assombrie, entre ses deux rangées de murailles antiques; par places, de grands arceaux, des fragments de voûte la traversent, l'enjambent irrégulièrement, y jetant plus d'ombre. Ses parois, hautes de trente pieds, sont bâties de larges pierres, romaines ou sarrasines, d'une même couleur un peu sanglante, avec çà et là, dans leur délabrement, des plantes accrochées; de distance en distance, des contreforts énormes, tout rongés, les soutiennent.

D'autres rues croisent celle-ci, aussi vides et aussi mortes, sans fenêtres, sans ouvertures d'aucune espèce, voûtées presque entièrement de lourds arceaux, en plein cintre ou en ogive, et s'en allant se perdre au loin dans une mystérieuse obscurité de nécropole. A peine quelques fantômes s'aperçoivent, rares et furtifs, au fond de ces couloirs: femmes voilées ou Bédouins drapés de manteaux grisâtres.

Hic flagellavit..., dit une plaque de marbre blanc, incrustée au-dessus d'une porte. Ah! c'est la chapelle de la flagellation du Christ, et bientôt le commencement de la Voie Douloureuse. Voici la caserne turque, bâtie sur l'emplacement du palais de Pilate, première station du Chemin de la Croix. A partir d'ici jusqu'au Saint-Sépulcre, toutes les stations suivantes me seront marquées par des inscriptions ou des colonnes.

Plus confuse, à mesure que je m'éloigne, la musique des Pères de Sainte-Anne est près de se perdre à présent dans le lointain, malgré l'immense recueillement silencieux qui s'épand sur Jérusalem avec le crépuscule.

Mais voici que d'autres chants s'élèvent, d'autres cantiques, d'autres sons d'orgue; je passe devant un autre couvent, sous l'arc romain de l'Ecce Homo (saint Jean, XIX, 5), et ce sont les Filles de Sion qui psalmodient derrière ces murs, à la gloire du Sauveur.

La Voie Douloureuse continue sa montée lugubre et solitaire, avec de temps en temps des brisures, des tournants brusques entre ses maisons mornes. Les derniers reflets d'or viennent de s'effacer aux pointes des plus hautes pierres et le chant des Filles de Sion commence à s'évanouir; mais, au-dessus de ces murailles qui m'emprisonnent, un coin plus élevé de Jérusalem se profile maintenant en gris d'ombre sur le ciel chaud: un amas de petites coupoles centenaires, avec deux minarets couronnés déjà, en l'honneur du ramadan, de leurs feux nocturnes.

Les cantiques des Filles de Sion ne s'entendent plus; mais d'autres cris religieux, exaltés et stridents, partent ensemble de différents points de la ville, traversant l'air comme de longues fusées: les muézins, qui chantent le Moghreb!... Oh! Jérusalem, sainte pour les chrétiens, sainte pour les musulmans, sainte pour les juifs, d'où s'exhale un bruit incessant de lamentations ou de prières!...