Comme il est pâle, ici, le printemps,—pâle, voilé et froid! Il est vrai, nous sommes sur les hauts plateaux de Judée, à huit cents mètres environ au-dessus du niveau des mers, déjà dans la région des vents et des nuages.

Campagnes de pierres grisâtres, parsemées d'oliviers frêles; par terre, une herbe courte et rare, et toujours les mêmes fleurs, des anémones, des iris, des cyclamens.

Un vent très frais s'est levé à l'approche du soir; de longs nuages effilés arrivent de l'ouest et courent dans le ciel jaune. Le sol est jonché de ruines, plein de cavernes et de sépulcres, et, de temps à autre, au hasard des collines de pierres et des vallées de pierres, la muraille de Jérusalem, dans le lointain, apparaît ou se cache, toujours farouche et haute, évoquant les grands fantômes des Croisés et de Saladin.

Je m'arrête successivement à ces deux nécropoles souterraines, qui sont percées en labyrinthe au cœur des rochers et que les voyageurs visitent toujours: l'une appelée le «Tombeau des rois» et qui était vraisemblablement le lieu de sépulture de la reine d'Abidème avec ses fils; l'autre, appelée le «Tombeau des juges» et qui, au dire des plus récents archéologues, fut creusée pour les membres du Sanhédrin. Toutes deux témoignant du faste grandiose des vieux temps, et toutes deux, vides, profanées, fouillées on ne sait combien de fois, pendant les invasions et les pillages.

XIII

Vendredi, 6 avril.

C'est le jour que le Père S... a bien voulu fixer pour me conduire à la vallée de Josaphat et au Gethsémani.

L'archimandrite russe est mort hier, et on doit l'emporter tout à l'heure de ce côté-là, au-dessus du Gethsémani, au mont des Oliviers, pour l'y enterrer. Alors la route que nous suivons—et qui contourne extérieurement, du côté du nord, les murs de Jérusalem,—est envahie par des gens qui veulent voir défiler ce cortège. Et tous les mendiants aussi, tous les estropiés, tous les aveugles sont là, échelonnés le long du parcours, assis comme des gnomes au pied des remparts de Sélim II, sur les pierres qui bordent le chemin.

Puis, quand nous tournons l'angle oriental de la ville et que la vallée de Josaphat s'ouvre, en grand précipice devant nous, elle apparaît ce soir d'une animation extraordinaire. Lieu habituel du morne silence, elle est par exception remplie de bruit et de vie. Des Grecs, des Arabes, des Bédouins, des Juifs; des femmes surtout, des groupes de longs voiles blancs parmi les tombes, attendent que passe le corps du vieil archimandrite, dont la sépulture sera de l'autre côté de cette sombre vallée, sur la montagne d'en face.

Descendons d'abord jusqu'au plus bas du ravin, traversons le lit desséché du Cédron, et là, avant de remonter vers le Gethsémani, nous nous arrêterons au tombeau de la Vierge: une antique église du ive siècle que, depuis plus de mille ans, toutes les religions se sont disputée et arrachée. Elle appartient aujourd'hui en commun aux Arméniens et aux Grecs; mais les Syriens, les Mahométans, les Abyssins et les Cophtes y possèdent tous un endroit réservé pour leurs prières, et les Latins seuls en sont exclus.