Extérieurement, on n'en voit rien, qu'une triste façade de mausolée, dont les pierres noirâtres sont envahies par les herbes des ruines: au milieu, une antique porte de forteresse aux clous énormes, toute déjetée sous son armature de fer,—et un seuil de fer, usé sous les pas des pieuses foules.
Dès l'entrée, une obscurité subite, une âcre odeur de moisissure et de caverne, où se mêle le parfum de l'encens; des haillons suspendus, des grabats sordides et défaits, qui servent aux gardiens de ce lieu rempli d'argent et d'or. On a devant soi un escalier monumental qui s'enfonce dans la terre, sous une sorte de nef d'église, inclinée aussi et en descente rapide, comme l'escalier, vers les profondeurs obscures. Cette voûte penchée, aux arceaux d'un gothique primitif et lourd, est l'ouvrage des Croisés qui, en arrivant, déblayèrent l'église byzantine d'en dessous, en ce temps-là convertie en mosquée et à moitié enfouie; sur les principales pierres, du reste, la marque des tâcherons Francs du xiiie siècle se lit encore...
A l'usure des marches, au luisant noir des murailles, on prend de prime abord conscience d'une antiquité extrême.
On descend et ce que l'on aperçoit en bas ressemble plus à une grotte qu'à une église; cependant, de la voûte, retombent, comme de merveilleuses stalactites, des centaines de lampes d'argent ou d'or, accrochées en guirlandes ou en chapelets.
Il est irrégulier et tourmenté, cet intérieur de crypte; il est tout en petits recoins incompréhensibles, où cherchent à s'isoler les uns des autres les autels des cinq ou six cultes ennemis. On y trouve même, dans un coin près du tombeau, au milieu de tant de symboles chrétiens, un mirhab de mosquée pour les Mahométans,—qui ont voué, comme on sait, une vénération particulière à «Madame Marie, mère du prophète Jésus». Ici, plus encore qu'au Saint-Sépulcre, le contraste est étrange entre les richesses d'ancienne orfèvrerie, partout amoncelées, et l'usure millénaire, le délabrement, l'air de caducité mourante: des voûtes à demi brisées, des pierres frustes, de grossières maçonneries, des fragments de roches souterraines; tout cela, enfumé et noirâtre, suintant d'humidité à travers les toiles d'araignée et la poussière. Il fait nuit comme dans un caveau pour les morts. Il y a des couloirs ténébreux, murés depuis des siècles, des commencements d'escaliers qui allaient jadis on ne sait où et qui se perdent aujourd'hui dans la terre. Il y a d'autres tombeaux aussi, qui passent pour ceux de saint Joseph, de sainte Anne, des parents de la Vierge; il y a même une citerne, enfermant une eau réputée miraculeuse. Çà et là, de vieux brocarts, cloués sur le rocher, pendent comme des loques, ou bien de vieilles broderies orientales, jetées sur les murs, s'émiettent et pourrissent. Et les cierges et l'encens fument ici sans cesse, dans l'étouffement funèbre de ce lieu, sous cette espèce de pluie, de givre d'argent et d'or, qui est une profusion de lampes et de lustres sacrés, de tous les styles et de tous les temps.
L'authenticité de cet étrange sanctuaire est bien contestable; elle est même formellement contredite par le troisième concile général tenu à Éphèse en l'an 341 et qui place à Éphèse même le tombeau de la Vierge, à côté du tombeau de saint Jean, son fils d'adoption. Les érudits en sont aussi à discuter si c'est bien sainte Hélène qui fonda la basilique primitive, en même temps que celle du Saint-Sépulcre; mais tel qu'il est, dans sa naïve barbarie, ce lieu demeure l'un des plus singuliers de Jérusalem.
Tandis que nous remontons de l'obscurité d'en bas, par le large escalier noir des Croisés, un chant grave et magnifique nous arrive du dehors, un chœur qui se rapproche, chanté à pleine voix rude par des hommes en marche: c'est l'enterrement de l'archimandrite; c'est le spectacle que la foule attendait et qui s'offre à nous au sortir de l'église souterraine, dans la lumière subitement reparue.
En tête, cheminent des gens en robes de brocart, portant, au bout de hampes, des croix d'argent et des soleils d'or; puis, viennent les prêtres, les chanteurs de cette funèbre marche. Et enfin, le vieil archimandrite s'avance et passe, le visage découvert, livide, couché sur des fleurs; il traverse le lit du Cédron et, emporté les pieds en avant, plus hauts que la tête, il commence de s'élever sur la montagne sacrée où il va dormir. Auprès de nous,—qui le regardons, arrêtés contre les antiques portes de fer,—des Musulmans sont agenouillés, tournant dédaigneusement le dos au cortège et priant Madame Marie, avant de descendre dans son tombeau; ils portent le turban vert des pèlerins qui reviennent de la Mecque; leurs groupes et leurs prières, tout cela est du plus pur Islam, bizarrement mêlé à ce défile du vieux rite orthodoxe russe. Et l'ensemble caractérise bien cette Babel des religions, qui est Jérusalem... Nous sommes au plus profond du ravin, surplombés de tous côtés; derrière le cortège qui s'éloigne, avec ses chants et ses emblèmes, la sombre vallée de Josaphat déroule la succession infinie de ses tombes; du côté du levant sont les cimetières d'Israël, dominés par le Gethsémani et le mont des Oliviers; et du côté de l'ouest s'étagent les cimetières musulmans, que couronne, presque montée dans le ciel, la haute muraille grise de Jérusalem...
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Cependant, nous nous rendons au Gethsémani, et j'aurais voulu du silence. Pour la première fois de ma vie, je vais pénétrer—oh! si anxieusement—dans ce lieu dont le nom seul, à distance, avait le grand charme profond, et je ne prévoyais pas tout ce monde, cet enterrement pompeux, ces gens quelconques attroupés là pour un spectacle...