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D'abord, entrons dans la grotte dite de l'«Agonie»,—devenue aujourd'hui une chapelle à voûte de clocher,—qui passe, depuis le xive siècle, pour le lieu de l'agonie du Christ, mais qui, d'après une indiscutable tradition primitive, est l'abri où, la nuit de la Passion, sommeillaient les apôtres. Si tant d'autres lieux saints, à Jérusalem, ne sont que conjecturés et probables, celui-ci ne saurait être contesté, pas plus que le Gethsémani, d'ailleurs, qui, à aucune époque de l'histoire, n'a changé de nom.

Les petits autels, très antiques, très modestes et d'aspect délaissé, ne défigurent pas cette grotte, dont l'ensemble a dû peu varier depuis dix-neuf siècles. Par une nuit de printemps, froide comme va être celle qui s'approche ce soir, les apôtres dormaient là, les yeux appesantis d'un sommeil de fatigue et d'angoisse (Mathieu, XXVI, 40, 43; Marc, XIV, 40), tandis que le Christ s'était éloigné d'eux dans le jardin, «à la distance d'un jet de pierre», pour se recueillir et prier dans l'attente de la mort. C'est sous cet abri que Jésus revint par trois fois les éveiller et qu'il fut environné enfin par la troupe armée, accourue avec des lanternes et des flambeaux pour se saisir de lui.

Cette voûte de rochers, qui se tient là, muette sur nos têtes, a vu ces choses et les a entendues...

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Pour entrer au jardin de Gethsémani, qui est situé à quelques pas plus loin, au flanc du mont des Oliviers, il faut frapper à la porte d'un couvent de moines franciscains qui gardent jalousement ce lieu.

Un jardinet mignard, entouré d'un mur blanc sur lequel on a peinturluré un Chemin de Croix. Huit oliviers—millénaires, il est vrai, sinon contemporains du Christ,—mais enfermés derrière des grilles pour empêcher les pèlerins d'en détacher des rameaux; alentour, des petites plates-bandes qu'un frère est occupé à ratisser et où poussent de communes fleurs de printemps, des giroflées jaunes et des anémones... Plus rien du Grand Souvenir ne persiste en cet endroit banalisé; des moines ont> accompli ce tour de force: faire de Gethsémani quelque chose de mesquin et de vulgaire. Et l'on s'en va, l'imagination déçue, le cœur fermé...

Heureusement, peut-on se dire que le lieu de la suprême prière du Christ n'est pas déterminé à cent mètres près; à côté du petit enclos des Franciscains, sur la triste montagne pierreuse, il y a d'autres vergers d'oliviers aux souches antiques,—et là, il sera possible de revenir, par les tranquilles nuits froides, songer seul et appeler des ombres...

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Mais des impressions du grand passé nous reprennent bientôt, quand, au jour baissant, nous nous retrouvons dans la partie intacte, désolée, de la vallée de Josaphat. «Ici, regardez, nous dit le Père blanc; des aspects contemporains du Christ subsistent encore.» Et il nous désigne, dans le morne déploiement de ce paysage biblique, les choses changées et les choses qui ont dû persister, toujours pareilles. Parmi des pierres tombales, sur ce sol empli d'ossements humains, nous nous sommes arrêtés, faisant face à Jérusalem, qui, vue de ce côté, domine la vallée des morts comme une ville fantôme. La forme générale des montagnes, naturellement, est demeurée immuable. Dans nos plus proches alentours, sur ce versant oriental par lequel nous descendons, gît la multitude infinie des tombes d'Israël. Là-bas, derrière nous, Siloë, amas de ruines et de cavernes sépulcrales, aujourd'hui repaire de Bédouins sauvages, regarde aussi dans la sombre vallée où nous sommes. Sur notre gauche, l'antique Ophel, à l'abandon, n'est plus qu'une colline couverte d'oliviers et de vestiges de murailles. Et devant nous, tout en haut, couronnant le versant opposé au nôtre, les grands murs crénelés de Jérusalem se dressent, d'un gris sombre, droits et uniformes dans toute leur longueur; en leur milieu seulement, dans un bastion carré qui s'avance, une porte d'autrefois se dessine encore, murée sinistrement. C'est le côté du Haram-ech-Chérif, de l'Enceinte Sacrée, et cette partie des remparts n'enferme que l'esplanade déserte de la mosquée bleue; aussi ne voit-on rien apparaître au-dessus de ces interminables rangées de créneaux—comme s'il n'y avait, par derrière, que du vide et de la mort. Rien non plus à l'extérieur; ces abords du sud-ouest de Jérusalem sont comme ceux d'une nécropole oubliée; ni passants, ni voitures, ni caravanes, ni routes; à peine quelques sentiers solitaires parmi les tombes, quelques montées de chèvres, serpentant sur les parois abruptes des ravins.