Les abords du Gethsémani que nous venons de quitter, et qui étaient si animés tout à l'heure sur le passage de l'archimandrite, se sont vidés à l'approche du soir. Dans la vallée de Josaphat, il n'y a plus que nous—et, au loin, quelques pâtres bédouins qui rassemblent leurs troupeaux en jouant de la musette.
Nous cheminons dans les derniers replis d'en bas, vers Ophel, suivant le cours desséché du Cédron; ici, il n'est plus qu'un mince ruisseau, le torrent dont parle l'Evangile, et son lit d'ailleurs a été en partie comblé par tout ce qui y est tombé de là-haut, à des siècles d'intervalle: décombres, ruines de murailles, éboulements de ce temple tant de fois saccagé et détruit. Le soleil s'en va, s'en va, nous laissant plonger de plus en plus dans l'ombre froide, tandis qu'une lueur rouge d'incendie éclaire encore la hauteur mélancolique de Siloë et le faîte du mont des Oliviers.
Nous sommes arrivés tout auprès de ces trois grands mausolées qui se suivent et qu'on appelle les tombeaux d'Absalon, de Josaphat et de saint Jacques. Je ne sais ce qu'il y a dans leur forme, dans leur couleur, dans tout leur aspect, de si étrangement triste; le soir, cela s'accentue encore: c'est d'eux sans doute qu'émane, bien plus que des myriades de petites tombes pareilles semées dans l'herbe, l'immense tristesse de cette vallée du Jugement dernier. Tous trois sont monolithes, taillés à même et sur place dans les rochers. Il n'y a plus rien là dedans; depuis des siècles, ils ont été vidés de leurs cadavres et de leurs richesses; par leurs ouvertures, entre leurs colonnes doriques, ce que l'on aperçoit à l'intérieur, c'est le noir de dessous terre, l'obscurité sépulcrale; cela leur donne la même expression que celle de ces têtes de mort qui ont en guise d'yeux des trous noirs, et ils ont l'air de regarder devant eux, éternellement, dans la sombre vallée. Non seulement ils sont tristes, mais ils font peur...
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Maintenant, nous allons traverser le lit du Cédron, par une sorte de petite chaussée, de petit pont d'une haute antiquité, qui n'a pas été détruit; puis, sur l'autre versant, nous monterons par des sentiers jusqu'à la grande muraille d'en haut, pour rentrer dans Jérusalem.
—«La veille de la Passion, nous dit le Père blanc, lorsque le Christ, sortant de la ville, monta au Gethsémani, il est probable qu'il passa ici même, car vraisemblablement c'était autrefois le seul point où le torrent pouvait être franchi...»
Alors, nous nous arrêtons de nouveau, pour contempler mieux nos silencieux alentours. Les lueurs rouges sur Siloë viennent de s'éteindre; on en voit traîner encore de derniers reflets, plus haut, sur les cimes. L'appel grêle des musettes de bergers s'est perdu dans le lointain; le vent s'est levé et il fait froid.
Par une soirée de cette même saison, sur la fin d'un jour de printemps comme celui-ci, Jésus, à cet endroit même, a dû passer! A la faveur de l'identité des lieux, de la saison et de l'heure, une évocation soudaine se fait dans nos esprits de cette montée du Christ au Gethsémani... La muraille du Temple—devenue celle du Haram-ech-Chérif—s'étendait là-haut, en ce temps-là comme aujourd'hui, découpée peut-être sur des nuages pareils; ses assises inférieures, du reste, composées de grandes pierres salomoniennes, étaient celles que nous voyons encore, et son angle sud, qui domine si superbement l'abîme, se dressait dans le ciel à la même place; tout cela seulement était plus grandiose, car ces murs du Temple, enfouis à présent de vingt-cinq mètres dans de prodigieux décombres, avaient jadis cent vingt pieds de haut, au lieu de cinquante, et devaient jeter dans la vallée une oppression gigantesque. Siloë sans doute était moins en ruine, et Ophel existait encore; l'inouïe désolation annoncée par les prophètes n'avait pas commencé de planer sur Jérusalem. Mais il y avait la même lumière et les mêmes lignes d'ombre. Le vent des soirs de printemps amenait le même frisson et charriait les mêmes senteurs. Les plantes sauvages—petites choses si frêles et pourtant éternelles, qui finissent toujours par reparaître obstinément aux mêmes lieux, par-dessus les décombres des palais et des villes—étaient, comme maintenant, des cyclamens, des fenouils, des graminées fines, des asphodèles. Et le Christ, en s'en allant pour la dernière fois, put promener ses yeux, distraits des choses de la terre, sur ces milliers de petites anémones rouges, dont l'herbe des tombes est ici partout semée, comme de gouttes de sang.
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Contournant l'angle sud des murailles, nous rentrons dans Jérusalem par l'antique porte des Moghrabis. Personne non plus, à l'intérieur des remparts; on croirait pénétrer dans une ville morte. Devant nous, ces ravins de cactus et de pierres qui séparent le mont Moriah des quartiers habités du mont Sion,—terrains vagues, où nous cheminons en longeant l'enceinte de cet autre désert, le Haram-ech-Chérif, qui jadis était le Temple.