Le coucher splendide du soleil nous trouve presque égarés au milieu de cette espèce de bocage funéraire, qui est jeté à la façon d'un grand linceul sur le sol plein de poussière humaine. Et nous pressons le pas, nous déchirant un peu aux épines des baumiers-de-Galaad. Pendant notre promenade solitaire, nous n'avons rencontré qu'un troupeau de chèvres et deux ou trois Bédouins de mauvaise mine armés de bâtons. Mais, dans les branches, c'est une agitation joyeuse d'oiseaux de tout plumage qui s'assemblent pour la nuit, et on entend de divers côtés le rappel des tourterelles. Cette plaine en contre-bas des mers, dans laquelle nous marchons, est partout environnée de montagnes; il y a d'abord, à un millier de mètres de distance, montrant au-dessus des bois son sommet rougeâtre, ce mont de la Quarantaine, où, d'après la tradition, le Christ se retira pour méditer pendant quarante jours et qui est resté, depuis tantôt dix-neuf siècles, comme une sorte de Thébaïde aux cavernes toujours hantées par des moines solitaires, des ermites à longs cheveux. A l'Occident s'en va la chaîne lointaine des montagnes de la Judée, déjà dans l'ombre, tandis qu'au levant et au sud les cimes de la Sodomitide concentrent tous les derniers rayons du soir, éclatent dans une sinistre splendeur au-dessus de cette nappe assombrie qui est la mer Morte.—Tout cela cependant n'est encore rien, après les désolations et les éblouissements roses de la Grande Arabie, dont nous gardons le souvenir, l'image comme gravée au fond de nos yeux...
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Au chaud crépuscule, quand nous sommes assis devant le porche de la petite auberge de Jéricho, nous voyons accourir, sur un cheval au galop affolé, un moine en robe noire, les longs cheveux au vent. C'est l'un des solitaires du mont de la Quarantaine, qui a tenu à arriver le premier pour nous offrir des petits objets en bois de Jéricho et des chapelets en coquillages du Jourdain.—A la nuit tombée, il en descend d'autres, qui ont la pareille robe noire, la même chevelure éparse autour d'un visage de bandit et qui entrent à l'hôtel pour nous proposer des petites sculptures et des chapelets semblables.
Elle est tiède, la nuit d'ici, un peu lourde, très différente des nuits encore froides de Jérusalem, et, à mesure que s'allument les étoiles, un concert de grenouilles commence partout à la fois, sous l'enchevêtrement noir des baumiers-de-Galaad,—si continu et d'ailleurs si discret que c'est comme une forme particulière du tranquille silence. On entend aussi des aboiements de chiens de bergers, là-bas, du côté des campements arabes; puis, de très loin, le tambour et la petite flûte bédouine, rythmant quelque fête sauvage;—et, par instants, bien distinct de tout, le fausset lugubre d'une hyène ou d'un chacal.
Maintenant, voici même un refrain inattendu des estaminets de Berlin qui éclate tout à coup, comme en dissonance ironique, au milieu de ces bruits légers et immuables des vieux soirs de Judée: des touristes allemands, qui sont là depuis le coucher du soleil, campés sous des tentes des agences; une bande de «Cooks», venus pour voir et profaner ce petit désert à leur portée.
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Passé minuit, quand tout enfin se tait, le silence appartient aux rossignols, qui emplissent l'oasis d'une exquise et grêle musique de cristal.
XVI
Lundi, 9 avril.
Nous quittons dès le matin Jéricho pour remonter vers Jérusalem. Dans les sentiers, coupés de clairs ruisseaux, sur les herbes, entre les baumiers verts, il y a une certaine animation de cavaliers arabes, qui galopent, au soleil levant, sur des chevaux harnachés de mille couleurs.