Au sortir des plaines profondes, quand nous entrons dans les calcaires blancs des montagnes de Judée, une cuisante chaleur nous accable, et nos chevaux marchent péniblement sur cette route, qui monte en lacets rapides. Nous nous élevons par degrés au-dessus de la région étrange, en contre-bas de tous les pays et de toutes les mers. La lumière est dure et éblouissante sur les blancheurs des rochers et du sol; il n'y a de noir que nos ombres; tout le reste est clair et fatigant à regarder. Derrière nous, le déploiement toujours plus immense des lointains,—la mer Morte, aux immobilités d'ardoise, et les montagnes bitumineuses de la Sodomitide,—tout cela semble, par contraste, un grand abîme obscur, tant sont blanches les choses rapprochées.
Très noires, nos ombres, qui se promènent sur les blanches pierres peuplées de lézards. Noirs aussi, les passants, que nous rencontrons maintenant de plus en plus nombreux, comme avant-hier, en défilé presque continu. Des Bédouins, chassant devant eux des petits ânes par centaines; des Bédouins et des Bédouins, armés de longs fusils, de coutelas et de poignards, la corde de laine autour du front et les coins du voile arrangés en oreilles de bête; groupes archaïques et charmants; groupes d'hommes sveltes et fauves qui, en nous croisant, nous montrent, dans un sourire de salut, des dents de porcelaine. Et des chameaux, attachés à la file, et des troupeaux de chèvres innombrables, menés par des petits bergers aux yeux de gazelle.
Parfois, au fond de crevasses, de trous comme des entrées de l'enfer, on entend le Cédron qui bruit, et on l'aperçoit, en mince filet d'argent, qui sautille dans son lit presque souterrain, au milieu de l'obscur chaos de pierres.
Les montagnes vont peu à peu verdir à mesure que nous approcherons de Jérusalem. Pour le moment, de blanchâtres qu'elles étaient tout en bas, elles sont devenues fauves et, sur leurs croupes arrondies, il y a comme un mouchetage étonnamment régulier de petites broussailles brunes; on dirait qu'on les a recouvertes avec de géantes peaux de léopard.
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Depuis tantôt deux heures, nous montons; la nature des roches est changée; l'air est plus froid et une légère teinte verte commence à s'étendre. Comme si elle s'était abîmée en profondeur, la mer Morte a disparu au-dessous de nous avec les régions maudites d'alentour.
Sur la route, continue le défilé des passants. Maintenant, c'est tout un pèlerinage de paysans cypriotes qui se rend au Jourdain, hommes, femmes et enfants, montés sur des mules ou des ânes. Puis, derrière eux, des barbes blondes ou rousses et des bonnets de fourrure: des Russes, des centaines de Russes, très âgés pour la plupart, et quand même cheminant à pied; des moujiks à cheveux blancs et des vieilles femmes à lunettes, épuisées, branlantes. Protégés par leur pauvreté même contre les attaques bédouines, ils s'avancent sans peur, en trottinant avec des bâtons. Ils ont tous, en bandoulière, des gourdes ou des bouteilles vides, qu'ils rempliront pieusement au fleuve: grands-pères et grands'mères, qui vont rapporter, peut-être jusqu'à Arkhangel et aux rives de la mer Blanche, un peu des eaux saintes, de quoi baptiser leurs petits-enfants. En nous croisant, ils nous disent bonjour, ceux-là aussi; ils n'ont pas le joli geste des Bédouins ni leur joli sourire; mais leur salut, plus lourd, paraît plus franc et plus sûr.
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Au-dessous des cimes grises, les creux des vallées sont redevenus tout verts; il y a partout des troupeaux qui paissent et des petits bergers en burnous qui jouent de la musette. Au même point que l'avant-veille, nous retrouvons les mêmes grandes bêtes percheuses, découpées en silhouettes sur le ciel, au-dessus de nos têtes: des chamelles, qu'on a mises aux champs avec leurs petits. Et enfin, les fleurs recommencent, émaillant partout les rochers de points rouges et de points roses.
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