A mi-chemin, nous faisons halte au caravansérail, où il y a foule aujourd'hui.
Un caravansérail, c'est surtout une sorte de citadelle pour abriter les voyageurs et leurs montures contre les pillards des chemins. Du Levant au Moghreb, ils se ressemblent tous: une cour, un carré d'épaisses murailles garnies d'anneaux de fer pour attacher les bêtes; sur l'une des faces intérieures, un vaste hangar pour abriter les hommes, et, près de la porte d'entrée, la tanière des gardiens du lieu, avec de petits fourneaux primitifs pour faire du café aux passants.
Des bêtes sellées, de toute classe et de toute espèce, encombrent ce caravansérail de la route de Jéricho. Il en entre et il en sort à chaque instant, avec des ruades et des écarts: chevaux de touristes, à selle anglaise, ou chevaux ébouriffés, à grande selle arabe, les flancs et la poitrine surchargés de franges de toutes couleurs; longs dromadaires majestueusement bêtes; mules aux harnais bariolés de perles et de coquilles; ânons modestes des plus pauvres pèlerins; pauvres ânons dépenaillés ayant sur ledos des vieilles toiles et des vieilles besaces. Et tout cela se mêle, s'entrave les pieds, s'affole et crie.
Sous le hangar qui regarde cette cour, une centaine de personnes s'empressent à déjeuner,—avec des provisions apportées, bien entendu, le caravansérail ne fournissant que l'eau fraîche, le café, le narguilé et la protection de ses murs. Les uns mangent sur des tables; les autres, qui n'en ont plus trouvé, s'arrangent par terre. Groupes presque élégants de touristes anglais ou américains. Groupes plus humbles de pèlerins grecs. Amas de pèlerins russes, têtes de vieux braves avec des médailles à la poitrine, faisant bouillir par terre, sur des feux de branches, des petites soupes au pain noir. Beaux guides syriens, tout brodés de soie, poseurs avec des cheveux à la Capoul échappés du turban, en coquetterie avec les dames touristes des agences.—Et des Turcs et des Serbes. Et des prêtres, qui déjeunent en tenant leurs ânons par la bride. Et des moines blancs et des moines bruns. Et des Bédouins mangeant avec leurs doigts comme au dessert, déchiquetant, à belles dents blanches, d'immondes débris de poulets.
A la table voisine de la nôtre, sont assises des jeunes femmes maronites; les unes en costume encore un peu national, long manteau de velours et d'hermine, cheveux pris dans un mouchoir pailleté; les autres, hélas! en chapeau à fleurs, habillées comme, il y a cinq ou six ans, les grisettes de France; charmantes quand même à force d'être fraîches, d'avoir de grands yeux.—Et un échange amical de dattes et d'oranges s'établit entre notre tablée et la leur, tandis que nous faisons passer des tranches de pain blanc à de bons vieux moujiks accroupis à nos pieds.
Vraiment, pour rencontrer si étrange et si cordiale Babel, il faut venir, en temps de pèlerinage, sur les routes de Palestine...
Et, dans quelques jours d'ici, après les fêtes de Pâques, ce caravansérail va se retrouver, pour de longs mois, silencieux et vide, sous un soleil devenu dévorant.
*
* *
Trois heures encore, après cette halte, pour monter à Jérusalem.
Et toujours nous rencontrons des pèlerins; même des pèlerins musulmans, qui commencent à descendre vers la mer Morte pour les dévotions annuelles au tombeau de Moïse; des groupes de Turcs et d'Arabes, des hommes à pied, des femmes, entièrement voilées de blanc, assises sur des petits ânes. De nonchalants dromadaires passent aussi, portant sur le dos des choses immenses et légères qui leur font à chacun comme les ailes éployées d'un papillon: sortes de paniers, que recouvrent des étoffes rouges tendues sur des cerceaux d'osier et dans lesquels voyagent commodément d'invisibles dames.