Avant de commencer notre promenade dans ce quartier très spécial, nous voulons faire une visite de remerciement à Sa Béatitude le Patriarche, et, dans une salle de réception grande comme une salle de palais, on nous fait entrer pour l'attendre. Il arrive bientôt par une porte dont la tenture est soulevée presque rituellement par deux prêtres en capuchon noir, et il s'assied près de nous sur son trône. Il a une tête admirable sous l'austère capuchon de deuil, des traits fins d'une ascétique pâleur, une barbe blanche de prophète, des yeux et des sourcils d'un noir oriental. Dans son accueil, dans son sourire, dans toute sa personne, une grâce distinguée et charmante, et une nuance d'étrangeté asiatique. Au milieu de ce cérémonial et de ce lieu anciens, il a l'air d'un prélat des vieux temps. Il nous reçoit d'ailleurs à la turque,—avec le café, la cigarette et la traditionnelle confiture de roses.
En plus de l'église et des couvents, le quartier arménien renferme une immense et antique hôtellerie capable de contenir près de trois mille pèlerins, entre des murailles de trois ou quatre mètres d'épaisseur, avec des silos à provisions et une citerne pouvant fournir de l'eau pour quatre années: toutes les précautions de jadis contre les sièges, les surprises, les massacres.
L'église, où nous pénétrons en dernier lieu, est une des plus anciennes et des plus curieuses de Jérusalem. Près de sa porte extérieure, se trouve encore, pour appeler les fidèles, l'antique synamdre, avec lequel nous avions fait connaissance au couvent du Sinaï. Intérieurement, elle tient de la basilique byzantine, de la mosquée et aussi du palais arabe par le revêtement de précieuses faïences bleues qui recouvre toutes ses murailles et tous ses massifs piliers. Les trônes pour les patriarches, les petites portes des sacristies et des dépendances sont en mosaïques de nacre et d'écaille, d'un très vieux travail oriental. De la voûte, descendent des quantités d'œufs d'autruche, enchâssés dans de bizarres montures d'argent ciselé. Sur le maître-autel, pose un triptyque d'or fin à émaux translucides. Des tapis de Turquie, bleus, jaunes ou roses, étendent sur les dalles leur épaisse couche de velours. Et de grands voiles, tombant d'en haut, masquent les trois tabernacles du fond;—on les change, nous dit-on, chaque semaine; dans quelques jours, pour la fête de Pâques, figureront les plus somptueux; en ce moment, ceux qui sont en place et sur lesquels se voient des séries de personnages hiératiques, ont été envoyés, il y a une centaine d'années, par des Arméniens de l'Inde.
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C'est là, devant le maître-autel, au milieu de ce décor archaïque et superbe, que des prêtres, au beau visage encadré d'un capuchon noir et d'une barbe noire, nous apportent une à une les pièces du Trésor.
Sans contredit, les Grecs possèdent au Saint-Sépulcre une bien plus grande profusion de richesses; mais le Trésor des Arméniens se compose d'objets d'un goût plus rare. Missel à couverture d'or, offert il y a six cent cinquante ans par la reine de Silicie. Tiares d'or et de pierreries, d'un exquis arrangement. Mitres d'évêque garnies de perles et d'émeraudes. Et des étoffes, des étoffes de fées; une surtout, d'un vieux rose cerise, brocart qui semble tout semé de cristaux de gelée blanche, tout givré d'argent, et qui est brodé de feuillages en perles fines avec fleurs en émeraudes et en topazes roses. De peur que ces choses ne se coupent à force de vieillesse, on les conserve roulées sur de longues bobines que les prêtres se mettent à deux pour apporter, les tenant chacun par un bout. Après des saluts au maître-autel, répétés chaque fois qu'ils entrent, ils étendent ces brocarts par terre, sur les tapis épais.—Et ce sont des scènes de moyen âge, ces respectueux déploiements d'étoffes, dans cet immobile sanctuaire, au milieu du miroitement bleu des faïences murales,—tandis qu'autour de nous des diacres, coiffés aussi de l'invariable capuchon noir, s'empressent aux préparatifs séculaires de la semaine sainte, accrochent des tentures aux piliers, font monter ou descendre, à l'aide de chaînettes d'argent, des lampes et des œufs d'autruche.
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A gauche, en entrant dans la basilique, une sorte de niche en marbre, comme creusée dans l'épaisseur du mur, est le lieu où fut décapité saint Jacques et où sa tête est gardée. (Son corps, comme on sait, est en Espagne, à Compostelle.)
Dans des chapelles secondaires, dans des recoins qui communiquent avec l'église par des petites portes de nacre, on nous fait visiter d'autres curieux tabernacles, d'un aspect singulier et presque hindou, voilés par des portières anciennes en velours de Damas ou en soie de Brousse. On nous y montre même des colonnes arrachées jadis à la mosquée d'Omar, et d'ailleurs très reconnaissables. A Jérusalem, où tout est confusion de débris et de splendeurs, ces échanges ne surprennent plus; au fond de nos esprits, est assise la notion des tourmentes qui ont passé sur cette ville aujourd'hui au calme de la fin, la notion des bouleversements inouïs qui ont retourné vingt fois son vieux sol de cimetière...
Dans une sacristie, revêtue d'extraordinaires faïences sans âge, le prêtre d'Arménie qui nous guide, tout à coup s'exalte et s'indigne contre ce Khosroës II, le terrible, qui, afin de ne rien omettre dans ses destructions, passa cinq années ici à ruiner de fond en comble les églises, à briser tout ce qui ne pouvait être enlevé, qui emmena en captivité plus de cinq mille moines et emporta jusqu'au fond de la Perse la vraie croix. Comme c'est étrange, à notre époque, entendre quelqu'un qui frémit au souvenir de Khosroës!... Plus encore que cette mise en scène dont nous sommes ici entourés, cela nous fait perdre pour un instant toute notion du présent siècle.