Depuis tant d'années, j'y avais songé, à une nuit passée là, dans le recueillement solitaire!... Longtemps, après le triste exode de ma foi, j'avais fondé encore sur ce lieu unique je ne sais quelle espérance irraisonnée; il m'avait semblé qu'au Gethsémani je serais moins loin du Christ; que, s'il avait réellement triomphé de la mort, ne fût-ce que comme une âme humaine très grande et très pure, là peut-être plutôt qu'ailleurs ma détresse serait entendue et j'aurais quelque manifestation de lui... Et j'y vais ce soir avec un cœur de glace et de fer; j'y vais par acquit de conscience envers moi-même, uniquement pour accomplir une chose depuis très longtemps rêvée.
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Il est onze heures environ, quand je me mets en route, et la lune est haute. Aller là-bas tout à fait seul est impossible, même avec un revolver à la ceinture; il faut, à côté de moi, un janissaire armé, non pas seulement pour les dangers nocturnes auxquels je ne crois guère, mais à cause des abords défendus du Haram-ech-Chérif par où je dois passer, à cause des portes de la ville qui sont fermées et qui ne peuvent s'ouvrir que sur un ordre du pacha, régulièrement transmis.
Descendant par la Voie Douloureuse, nous traversons d'abord tout Jérusalem, silencieux, obscur et désert. Les maisons sont closes. Dans l'ombre des rues voûtées, tremblent de loin en loin quelques lanternes fumeuses; ailleurs, les rayons de la lune tombent, découpant des blancheurs sur les pavés, sur les ruines. Le long de notre chemin, personne, que deux ou trois soldats turcs attardés, rentrant aux casernes. Rien que le bruit de nos pas, exagéré sur les pierres sonores, et le cliquetis du long sabre à fourreau d'argent que le janissaire traîne.
Il me parle en turc, le janissaire: «Jérusalem, tu vois, le soir, c'est un pays de pauvres, il n'y a rien. Pour nous, les musulmans, il y a ceci... (Et son geste indique l'Enceinte Sacrée, la mosquée d'Omar, dont nous approchons.) Pour loi, chrétien, il y a le Saint-Sépulcre. Mais c'est tout. Le reste ne vaut pas qu'on le compte. Tu le vois, le soir, il n'y a rien.»
Dans ce quartier interdit aux chrétiens qui avoisine la sainte mosquée, le janissaire parlemente avec les sentinelles de nuit,—et nous passons.
Descendant toujours, nous voici, dans le noir d'une voûte de pierres, arrivés à cette porte de la ville qui donne sur la vallée des morts; les chrétiens l'appellent porte Saint-Étienne, et les Arabes, porte de Madame-Marie. Elle est fermée naturellement, et dure à ouvrir, lourde, bardée de fer. Deux des sentinelles du poste de nuit, que le janissaire réveille, la font tourner sur ses gonds énormes. Lentement elle s'ouvre, en grinçant dans tout ce silence,—et alors, de l'obscurité où nous sommes, c'est, dans un éblouissement, la soudaine apparition d'un immense et immobile pays spectral, tout de blancheurs, tout de pierres blanches sous des flots d'une vague lumière blanche: la vallée de Josaphat et le Gethsémani, figés sous la lune de minuit!...
Au-dessous de nous, la vallée se creuse, remplie du peuple infini des tombes, et en face, sur le versant opposé au nôtre, le Gethsémani monte; dans tout ce blanc de la montagne, les oliviers se dessinent eu taches noires, les cyprès en larmes noires; les couvents s'étagent; la grande église russe, avec ses coupoles de Kremlin qui se superposent, a pris, dans l'éloignement et sous la lune, un air de pagode indoue; l'ensemble, enveloppé de rayons pâles, est charmant cette nuit comme une vision asiatique, mais n'évoque aucune pensée chrétienne. Et c'est un peu plus loin, là-bas, en dehors de tous ces enclos de prêtres et de moines, que j'ai souhaité d'aller...
Mais, au dernier moment, une crainte toujours plus grande m'éloigne de ce lieu, où je sens que je ne trouverai rien. Pour retarder encore l'instant des dernières déceptions désolées, je vais d'abord errer longuement dans tout ce silence, suivre au hasard le lit du Cédron, attendre que peut-être un peu plus d'apaisement recueilli descende enfin en moi-même...
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