Au cœur de la vallée, à présent, nous arrivons devant les trois grands monolithes d'Absalon, de saint Jacques et de Josaphat, au pied de ces assises de roches dans lesquels ils ont été taillés et où s'ouvrent, béantes, tant d'entrées de sépulcres. Tout ce lugubre ensemble s'avance et se dresse, sous la blanche lune, avec des contours nets et cassants; on dirait des choses depuis longtemps finies, desséchées, qui ne tiennent qu'à force de tranquillité dans l'air, comme ces momies qu'un souffle suffit à émietter... Vallée de la mort, sol rempli d'os et de poussière d'hommes, temple silencieux du néant, où le son même des trompettes apocalyptiques ne pourrait plus que se glacer et mourir... Et tandis que nous subissons l'oppression des alentours, tandis qu'un effroi immobilisant sort d'entre les colonnes funéraires, monte des profonds trous noirs, voici que, de l'un des grands tombeaux, s'échappe aussi tout à coup le bruit d'une toux humaine, qui semble partie de très loin et de très bas, grossie et répercutée dans des sonorités de dessous terre... Le janissaire s'arrête, frémissant de peur,—et il est pourtant un brave, qui a eu le cou traversé de balles, aux côtés du grand Osman Pacha, le Ghazi, à la glorieuse défense de Plevna. «Oh! dit-il, il y a des hommes couchés là dedans!... On me retrouverait fou, moi, le lendemain matin... Quels hommes faut-il qu'ils soient, mon Dieu, pour dormir là!...» Sans doute, tout simplement des Bédouins bergers, remisés dans ces vieux sépulcres vides avec leurs moutons; mais il doit s'imaginer des vampires, des sorciers évocateurs de spectres. Et c'était si imprévu, d'ailleurs, au milieu de ce silence, que j'en ai tremblé comme lui.
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Allons, l'heure passe. Il est déjà plus tard, sans doute, qu'il n'était quand le Christ fit là-haut sa prière d'agonie, puisque, vers minuit, il fut saisi par la troupe armée. Remontons lentement vers le Gethsémani...
Toujours rien, cependant, au fond de mon âme attentive et anxieuse; rien que la vague influence de la lune et des tombes, l'instinctif effroi de tout ce pays blanc...
Des fanaux arrivent là-bas, une vingtaine au moins; des gens viennent de la direction d'Ophel et se hâtent, courant presque... Nous n'avions prévu personne cependant, à de telles heures. «Ah! dit le janissaire avec dégoût, des juifs!... Ils viennent enterrer un mort!» En effet, je reconnais ces silhouettes spéciales, ces longues robes étriquées et ces bonnets de fourrure. (On sait que chez eux c'est l'usage, à n'importe quel moment du jour ou de la nuit, de faire disparaître tout de suite, comme chose immonde, les cadavres à peine froids.) Et ils se dépêchent, comme des gens qui accompliraient clandestinement une mauvaise besogne, d'enfouir celui-là.
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Et enfin, après tant d'hésitations qui ont allongé ma route, c'est le Gethsémani maintenant, ses oliviers et ses tristes pierres. Près du couvent endormi des Franciscains, je suis monté et je m'arrête, dans un lieu que les hommes destructeurs ont laissé à peu près tel qu'il a dû être aux anciens jours.
Je dis au janissaire, pour être seul: «Assieds-toi et reste là; tu m'attendras un peu longtemps, une heure peut-être, jusqu'à ce que je t'appelle.» Puis, je m'éloigne de lui assez pour ne plus le voir et, contre les racines d'un olivier, je m'étends sur la terre.
Cependant, aucun sentiment particulier ne se dégage encore des choses. C'est un endroit quelconque, un peu étrange seulement.
En même temps que moi, ont semblé monter, là-bas en face, sur le versant opposé de la vallée des morts, les murailles de Jérusalem; le ravin, au fond duquel passe le Cédron, m'en sépare; le ravin, ce soir vaporeux et blanc, sous l'excès des rayons lunaires; et, au-dessus de ces bas-fonds d'un aspect de nuages, ces murailles se tiennent à la même hauteur que le lieu où je suis, suspendues, dirait-on, et chimériques.—D'ici, pendant la nuit d'agonie, le Christ dut les regarder; sur le ciel, elles traçaient leur pareille grande ligne droite; moins crénelées sans doute, en ces temps, parce qu'elles n'étaient pas sarrasines, et dépassées par le faîte de ce temple merveilleux et dominateur que nous n'imaginons plus. Cette nuit, au-dessus de leurs créneaux, n'apparaît ni une habitation humaine ni une lumière; mais seul le dôme de la mosquée d'Omar, sur lequel la lune jette des luisants bleuâtres et que le croissant de Mahomet surmonte. Près de moi, dans mes alentours immédiats, c'est l'absolue solitude; c'est la montagne pierreuse, qui participe à l'immense rayonnement blanc du ciel, qui est comme pénétrée de lumière de lune et où les rares oliviers projettent leurs ombres en grêles petits dessins noirs.