Or cette parole, que Lui seul, sur notre petite terre perdue, a osé prononcer,—et avec une certitude infiniment mystérieuse,—si on nous la reprend, il n'y a plus rien; sans cette croix et cette promesse éclairant le monde, tout n'est plus qu'agitation vaine dans de la nuit, remuement de larves en marche vers la mort... Ils ne me contrediront pas, ceux qui ont une fois dans leur vie connu le véritable amour,—j'entends le plus pur, celui qu'on a pour une mère, pour un fils, pour un frère. Les autres, les indifférents, les cyniques ou les superbes, je parle ici plus que jamais une langue inintelligible pour eux...

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Dans la chapelle imprégnée de larmes, où l'air est comme doucement alourdi par les prières des siècles, je repasse en moi-même ces choses déjà cent fois pensées... Mais, pour adorer sans comprendre, comme ces simples qui viennent ici,—et qui sont les sages, les logiques de ce monde,—il faut sans doute une intuition et un élan du cœur qu'ils ont encore et que je n'ai plus....

Derrière moi, maintenant, résonne un bruit particulier de heurt sur le marbre des dalles: un vieil homme à cheveux blancs est là, agenouillé, qui se frappe le front par terre.

Et tout à coup il se relève, les mains jointes, des larmes sur ses joues creuses, les yeux grands ouverts dans une expression de confiance et de joie extraterrestres. C'est un vieillard fini, au visage terreux déjà touché par la mort,—mais à ce moment, transfiguré, d'une beauté triomphante, malgré sa laideur et sa décrépitude. A l'heure de son inévitable destruction, débris qu'il est déjà, il a pu se cramponner des mains à quelque chose de radieux et d'éternel; aïeul qui s'en va, il sent qu'il les retrouvera là-haut, ses fils peut-être ou ses petits-fils,—quelque petite tête frisée d'enfant... Oh! la foi, la foi bénie et délicieuse!... Ceux qui disent: «L'illusion est douce, il est vrai; mais c'est une illusion, alors il faut la détruire dans le cœur des hommes», sont aussi insensés que s'ils supprimaient les remèdes qui calment et endorment la douleur, sous prétexte que leur effet doit s'arrêter à l'instant de la mort...

Et, peu à peu, voici que je me sens pénétré, moi aussi, par l'impression doucement trompeuse d'une prière entendue et exaucée... Je les croyais finis, pourtant, ces mirages!...

Au Gethsémani, la nuit dernière, il y avait sans doute trop d'orgueil encore dans ma recherche de solitude, et, ici, je suis mieux à ma place de misère, confondu avec ces humbles qui appellent de toute leur âme; ils sont mes égaux d'ailleurs, et je n'ai rien de plus qu'eux; demain, ce sera poussière de mes joies terrestres, et quelques années, courtes comme un jour, me feront pareil au vieillard qui est là... Oh! prier comme lui, quand la fin sera proche; prier comme eux tous!... Me jeter, moi aussi, sur ces pierres du Golgotha et m'y abîmer dans une adoration!... Mais il est trop différent du Christ de mon enfance, ce Christ des icones dorées qu'ils implorent ici, et ces manifestations extérieures, ces élans qui font tomber à genoux, ne sont plus possibles aux hommes de mon temps; même dans cette chapelle du Calvaire qui, depuis tant de siècles, connaît les sanglots, un sentiment, d'une toute moderne essence, me raidit à ma place et m'immobilise...

Quelque chose cependant commence à troubler mes yeux!... C'était inattendu et c'est sans résistance possible: dans ce retrait du pilier qui me cache, voici que je pleure, moi aussi; que je pleure enfin toutes les larmes amoncelées et refoulées pendant mes longues angoisses antérieures, au cours de tant de changeantes et vides comédies dont mon existence a été tramée. On prie comme on peut, et moi je ne peux pas mieux. Bien que debout là dans l'ombre, je suis maintenant, de toute mon âme, prosterné, autant que le vieillard en extase à mes côtés, autant que le soldat qui tout à l'heure rampait pour embrasser les pierres. Le Christ! oh! oui, quoi que les hommes fassent et disent, il demeure bien l'inexplicable et l'unique! Dès que sa croix paraît, dès que son nom est prononcé, tout s'apaise et change, les rancunes se fondent et on entrevoit les renoncements qui purifient; devant le moindre crucifix de bois, les cœurs hautains et durs se souviennent, s'humilient et conçoivent la pitié. Il est l'évocateur des incomparables rêves et le magicien des éternels revoirs. Il est le maître des consolations inespérées et le prince des pardons infinis.

Et, en ce moment, si étrange que cela puisse paraître venant de moi, je voudrais oser dire à ceux de mes frères inconnus qui m'ont suivi au Saint-Sépulcre: Cherchez-Le, vous aussi; essayez... puisqu'en dehors de Lui il n'y a rien! Vous n'aurez pas besoin pour Le rencontrer de venir pompeusement à Jérusalem, puisque, s'il est, Il est partout. Peut-être le trouverez-vous mieux que je n'ai su le faire... Et d'ailleurs, je bénis même cet instant court où j'ai presque reconquis en Lui l'espérance ineffable et profonde,—en attendant que le néant me réapparaisse, plus noir, demain.

FIN