D'abord paraît un jeune soldat cosaque, l'air martial et superbe, qui se traîne à genoux sous le retable pour baiser la place où fut plantée, dans le roc du Calvaire, la croix de Jésus.

Des femmes de je ne sais quel pays, en longs voiles noirs, lui succèdent, qui, les bras levés, les mains ouvertes, prient avec larmes, en une langue et suivant des rites inconnus.

Une pauvre vieille arrive ensuite, humble, discrète, qui d'abord se met à genoux un peu loin, comme n'osant pas; de son ballot de pèlerine, elle tire son Évangile, ses lunettes, un petit cierge qu'elle allume, et elle s'avance enfin, après une révérence ancienne, pour commencer ses génuflexions et ses prières.

Il y a des intervalles de solitude et de silence, pendant lesquels s'entend à peine, derrière moi, un bruit léger de sanglots.

Et, de nouveau, d'autres viennent encore, qui ont les mêmes yeux d'humilité et de foi...

Après tout, on a bien fait de marquer ce lieu précis, même si c'est une pieuse imposture; pour les travaillés et les chargés, il y a une indicible joie à venir pleurer là. Et d'ailleurs, si le Christ les voit, ces pauvres prosternés qui prient, que lui importe l'erreur sur la place, pourvu que leur cœur se fonde de reconnaissance et d'amour, sur ce rocher, en souvenir de son agonie.

Oh! ils ont choisi la bonne part, ceux-là qui, sans comprendre, adorent... Et faire comme eux ne serait peut-être pas tout à fait impossible encore aux plus compliqués et plus clairvoyants que nous sommes; faire comme eux, non plus par simplicité—car on ne redevient pas simple, hélas!—mais au contraire par un effort supérieur de notre raisonnement. Car les dogmes inadmissibles, les symboles vénérables, mais vieillis, tout cela n'est pas le Christ, n'est que l'héritage des précédentes générations naïves,—et l'inanité de ces choses ne prouve rien contre lui. Lui, demeure inexplicable toujours et quand même, pour qui prend la peine de sonder en conscience les textes de l'Écriture; et alors, tant que l'énigme subsiste, l'espoir peut durer aussi. Oh! ils sont bornés et puérilement présomptueux, ceux qui se contentent des objections fournies par l'étroite logique humaine, pour oser conclure quoi que ce soit, dans un sens ou dans l'autre, au milieu de l'insondable mystère de tout...

Je sais bien, il y a l'infini de l'espace, de la matière et des mondes, que l'Évangile semble n'avoir pas soupçonné... Et même, dans l'hypothèse admise d'un Dieu s'occupant du rien qu'est la Terre, s'occupant des plus infimes riens individuels que nous sommes, tant de difficultés subsistent encore: en premier lieu, la multitude des âmes amoncelées depuis la nuit des origines, et puis ces âmes inférieures qui se tiennent au-dessous de nous, vagues et inquiétantes, sur les limites mal déterminées de l'animalité...

Le Mal et la Mort, nous arrivons presque à admettre qu'ils soient nécessaires, comme pierres de touche où s'éprouvent les âmes;—et puis, sans cela, il n'y aurait pas la sublime pitié.

La Rédemption déroute notre raison davantage, et, pour ma part, je ne sais plus voir la nécessité de ce moyen; les graves paroles sur ce sujet inscrites en lettres d'or au couronnement de la mosquée d'Omar sont la précise formule de mon doute: «Lorsque Dieu a décidé une chose, il n'a qu'à dire: Sois, et elle est.» Mais le Christ—(oh! ce que je vais énoncer semblera bien impie à plusieurs)—le Christ, en tant que fait homme, et homme de son époque, n'avait peut-être encore, sur son rôle de messie, que la vision symbolique en harmonie avec l'esprit de l'Orient ancien et avec les livres sacrés antérieurs à sa venue. Et les Évangiles, en nous transmettant ce qu'il disait de lui-même, ont pu nous l'obscurcir encore. Il n'était pas chargé de soulever pour nous le voile des causes et des fins inconnaissables, mais peut-être d'apporter seulement au petit groupe humain une lueur, une indication certaine de durée et de revoir en attendant les révélations plus complètes d'après la mort. Qu'importe, mon Dieu, un peu plus d'incompréhensible ou un peu moins, puisque, par nous-mêmes, nous ne déchiffrerons seulement jamais le pourquoi de notre existence. Sous l'entassement des nébuleuses images, rayonne quand même la parole d'amour et la parole de vie!