Jadis ils s’étaient nommés Hato-San et Oumé-San (monsieur Pigeon et madame Prune), mais on ne s’en souvenait plus.
En langue nipponne, Toto et Kaka sont des mots très doux qui signifient «père» et «mère» dans la bouche des enfants. A cause sans doute de leur grand âge, tout le monde les appelait ainsi; et en ce pays d’excessive politesse on faisait suivre ces noms familiers du terme San, qui est honorifique comme monsieur ou madame (monsieur papa et madame maman); les plus petits des bébés japonais ne négligent jamais ces formules d’étiquette.
Leur façon de mendier était discrète et comme il faut; ils ne harcelaient point les gens avec des prières, mais tendaient les mains, simplement et sans rien dire, de pauvres mains ridées sur lesquelles il y avait déjà comme des plissures de momie. On leur donnait du riz, des têtes de poissons, des vieilles soupes.
Très petite, comme toutes les Japonaises, Kaka-San paraissait réduite à rien dans cette boîte à roulettes, où son arrière-train presque mort s’était desséché et tassé pendant une si longue suite d’années.
Sa voiture était mal suspendue; aussi lui arrivait-il d’être très cahotée dans le cours de ses promenades par la ville. Il ne marchait pourtant pas vite, son pauvre époux, et il était si rempli de soins, de précautions! Elle le guidait de la voix, et lui, attentif, l’oreille tendue, allait son chemin de juif-errant dans son éternelle obscurité, le trait de cuir passé à l’épaule et sondant avec un bambou la terre en avant de ses pas.
Les moments très graves, c’était quand il s’agissait de monter une marche, ou bien de franchir un ruisseau, une crevasse, une ornière,—comment se tirerait-il de là, Toto-San?... Et il fallait voir alors la pauvre vieille s’agiter dans sa boîte: cette figure inquiète, ces yeux qui brillaient d’anxiété intelligente, malgré la buée que les ans avaient soufflée dessus pour les ternir..... Évidemment la frayeur d’être chavirée était une des choses qui minaient le plus sa fin d’existence.