Que se passait-il dans leurs têtes, à ces deux vieux qui s’adoraient? Qu’est-ce qu’ils pouvaient se conter l’un à l’autre, dans le recueillement du soir? Quels souvenirs exhumaient-ils de leurs jeunes années, quand ils étaient nichés ensemble sous quelque hangar pour dormir, Kaka-San déjà encapuchonnée dans le mouchoir de coton bleu qui était sa coiffure de nuit? Comment se faisaient leurs projets de promenade, pour le lendemain, qui allait recommencer tout pareil au jour d’avant, avec la même lutte pour manger, la même décrépitude et la même misère. Avaient-ils encore des joies, de petits restes d’espérance? Avaient-ils bien encore des pensées, seulement, et pourquoi s’obstinaient-ils à vivre, quand la terre était là toute prête pour les recevoir, pour achever de les décomposer sans plus les faire souffrir?...

Ils se rendaient à toutes les fêtes religieuses célébrées dans les temples.

Sous les grands cèdres noirs qui ombragent les préaux sacrés, au pied de quelque vieux monstre en granit, ils s’installaient de bonne heure, avant l’arrivée des premiers fidèles, et tant que durait le pèlerinage, beaucoup de passants s’arrêtaient à eux. Jeunes filles à figure de poupée et à tout petits yeux de chat, faisant traîner leurs hautes chaussures de bois; bébés nippons très comiques dans leurs longues robes bigarrées, arrivant par bandes pour faire leurs dévotions en se tenant par la main; belles dames minaudières à chignon compliqué, venant à la pagode pour prier et pour rire; paysans à longs cheveux, bonzes ou marchands, toutes les marionnettes imaginables de ce petit peuple gai, passaient devant Kaka-San qui les voyait encore et devant Toto-San qui ne les voyait plus. On leur jetait toujours un regard bienveillant, et parfois, d’un groupe, quelqu’un se détachait pour leur porter une aumône; on leur faisait même des révérences, tout comme à des gens de bonne compagnie, tant ils étaient connus et tant on est poli dans cet Empire.

Et ces jours-là, il leur arrivait à eux aussi de sourire à la fête, quand le temps était beau et la brise tiède, quand leurs douleurs de vieillesse étaient un peu endormies au fond de leurs membres épuisés. Kaka-San, émoustillée par le brouhaha des voix rieuses et légères, se reprenait à minauder comme les dames qui passaient, en jouant de son pauvre éventail de papier, se donnait un air d’être encore bien en vie et de s’intéresser comme les autres aux choses amusantes de ce monde.