Mais, quand le soir venait, ramenant de l’obscurité et du froid sous les cèdres, quand il y avait une horreur religieuse et un mystère répandus tout à coup alentour des temples, dans les allées bordées de monstres, les deux vieux époux s’affaissaient sur eux-mêmes. Il semblait que la fatigue du jour les eût rongés par en dedans, leurs rides étaient plus creuses, les plissures de leur peau plus pendantes; leurs figures n’exprimaient plus que la misère affreuse et la détresse d’être près de mourir.

Des milliers de lanternes s’allumaient pourtant autour d’eux dans les branches noires, et des fidèles stationnaient toujours sur les marches des sanctuaires. Le bourdonnement d’une gaieté frivole et bizarre sortait de toute cette foule, emplissait les avenues et les saintes voûtes, contrastant avec le rictus des monstres immobiles qui gardaient les dieux, avec les symboles effrayants et inconnus, avec les vagues épouvantes de la nuit. La fête se prolongeait aux lumières et semblait une immense ironie pour les Esprits du ciel, bien plus qu’une adoration, mais une ironie sans amertume, enfantine, bienveillante et surtout irrésistiblement joyeuse.

C’est égal, le soleil couché, rien de tout cela ne ranimait plus ces deux débris humains; ils redevenaient sinistres à voir, accroupis à l’écart comme des parias malades, comme de pauvres vieux singes usés et finis, mangeant dans un coin leurs miettes d’aumône. A ce moment, s’inquiétaient-ils de quelque chose de profond et d’éternel, pour avoir cette expression d’angoisse répandue sur leurs masques morts? Qui sait ce qui se passait au fond de ces vieilles têtes japonaises? Peut-être rien!... Ils luttaient simplement pour tâcher de continuer de vivre; ils mangeaient, au moyen de leurs petites baguettes de bois, en s’entr’aidant avec des soins tendres; ils s’enveloppaient pour n’avoir pas trop froid, pour ne pas laisser la rosée se déposer sur leurs os; ils se soignaient de leur mieux, avec le désir d’être en vie demain et de recommencer, l’un roulant l’autre, leur même promenade errante...

Dans la petite voiture, il y avait, en plus de Kaka-San, tous les objets de leur ménage: écuelles ébréchées en porcelaine bleue pour mettre le riz, tasses en miniature pour boire le thé et lanterne en papier rouge qu’ils allumaient le soir.

Chaque semaine, une fois, Kaka-San était soigneusement repeignée et recoiffée par son mari aveugle. Ses bras, à elle, ne pouvaient plus se lever assez haut pour construire son chignon de Japonaise, et Toto-San avait appris. A tâtons, à mains tremblantes, il caressait la pauvre vieille tête qui se laissait tripoter avec un abandon câlin, et cela rappelait, en plus triste, ces toilettes deux à deux que se font les singes. Les cheveux étaient rares, et Toto-San ne trouvait plus grand’chose à peigner sur ce parchemin jaune, ridé comme la peau des pommes en hiver. Il réussissait pourtant à former des coques, qu’il disposait avec un goût nippon; elle, très intéressée, suivait des yeux dans un casson de miroir: «Un peu plus haut, Toto-San!... Un peu plus à droite, un peu plus à gauche...» A la fin, quand il avait piqué là-dedans deux longues épingles en corne, qui achevaient de donner du genre à la coiffure, Kaka-San prenait encore une certaine mine de grand’mère comme il faut, une certaine silhouette apprêtée de bonne femme à potiche.

Ils faisaient aussi leurs ablutions consciencieusement: on est si propre au Japon!