VI
LA BASILIQUE-FANTOME
Octobre 1914.
Pour la voir, notre légendaire et merveilleuse basilique française, pour lui dire adieu avant sa chute et son émiettement sans espoir, j'avais fait faire un détour de deux heures à mon auto militaire, en revenant d'une mission de service terminée.
Le matin d'octobre était brumeux et froid. Les coteaux de la Champagne, ce jour-là déserts avec leurs vignobles aux feuilles d'un brun noir, humides de pluie, semblaient tout revêtus d'une sorte de basane luisante. Nous avions aussi traversé une forêt, en tenant l'œil au guet et les armes prêtes, en cas de uhlans en maraude. Et enfin nous avions aperçu, très loin dans le brouillard, se dressant de toute sa grande taille au-dessus d'un semis de carrés rougeâtres qui devaient être des toits de maisons, une forme immense d'église: c'était évidemment cela.
L'entrée de Reims: défenses de toute sorte, encombrements de pierres, tranchées, chevaux de frise, sentinelles, la baïonnette croisée. Pour passer, l'uniforme et l'appareil militaire ne suffisent pas; il faut parlementer, donner le mot de ralliement.
Dans la très grande ville, inconnue pour moi, je demande le chemin de la cathédrale, car on ne l'aperçoit plus; sa silhouette qui, vue des lointains, dominait si bien toutes choses, comme un château de géants dominerait des demeures de nains, sa haute silhouette grise semble s'être accroupie pour se cacher. «La cathédrale, répondent les gens, c'est d'abord tout droit par là; ensuite vous tournerez à gauche, puis à droite, etc.» Et mon auto s'engage dans les rues pleines de monde. Beaucoup de soldats, des régiments en marche, des files de voitures d'ambulances; mais aussi beaucoup de passants quelconques, pas plus anxieux que si de rien n'était; même beaucoup de femmes en toilette, un livre de messe à la main, car c'est dimanche.
A un carrefour, un rassemblement devant une maison aux murailles égratignées de frais; c'est qu'un obus est tombé là tout à l'heure, sans utilité du reste comme sans excuse. Simple petite farce de brutes, pour dire: vous savez, nous sommes là; simple jeu, histoire de tuer quelques personnes, en choisissant le dimanche matin parce qu'il y a plus de monde dans les rues. Mais, en vérité, on dirait que cette ville a tout à fait pris son parti d'être sous les jumelles féroces et sous le feu des sauvages embusqués aux coteaux voisins; ces passants s'arrêtent une minute pour regarder le mur, les traces des éclats de fer, et puis achèvent tranquillement leur promenade dominicale. Cette fois, ce sont des femmes, nous dit-on, et des petites filles que cette gentille farce a couchées dans ces mares de sang; on nous apprend cela, et on n'y pense plus, comme si c'était la moindre des choses, par les temps qui courent…
Maintenant le quartier se fait désert; des maisons fermées, du silence comme pour un deuil. Et, au bout d'une rue, les grandes portes grises apparaissent, les hautes ogives merveilleusement ciselées et les hautes tours. Pas un bruit et pas une âme vivante, sur la place où trône encore la basilique-fantôme, et un vent glacé y souffle, sous un ciel opaque.
Elle tient encore sa place comme par miracle, la basilique de Reims, mais tellement criblée et déchirée qu'on la devine prête à s'effondrer à la moindre secousse; elle donne l'impression d'une grande momie, encore droite et majestueuse, mais qu'un rien ferait tomber en cendres. Le sol est jonché de ses débris précieux. On l'a entourée en hâte d'une solide barrière de bois blanc, en dedans de laquelle sa sainte poussière a formé des monceaux: fragments de rosace, cassons de vitrail, têtes d'anges, mains jointes de saints ou de saintes… Du haut en bas de la tour de gauche, la pierre calcinée a pris une étrange couleur de chair cuite, et les saints personnages, toujours debout en rang sur les corniches, ont été comme décortiqués par le feu; ils n'ont plus ni visages ni doigts, et, avec leur forme humaine qui cependant persiste, ils ressemblent à des morts, alignés à la file, dont les contours ne s'indiqueraient plus que mollement sous des espèces de suaires rougeâtres.
Nous faisons le tour de la place sans rencontrer personne, et la barrière qui isole le fragile et encore admirable fantôme est partout solidement fermée. Quant au vieux palais attenant à la basilique, le palais épiscopal où venaient se reposer les rois de France le jour du sacre, il n'est plus qu'une ruine sans fenêtres ni toiture, partout léchée et noircie par la flamme.