Quel joyau sans pareil elle était, cette église, plus belle encore que Notre-Dame de Paris, plus ajourée et plus légère, plus élancée aussi avec ses colonnes comme de longs roseaux, étonnantes d'être si frêles et de pouvoir tenir; merveille de notre art religieux de France, chef-d'œuvre que la foi de nos ancêtres avait fait éclore là dans sa pureté mystique, avant que nous fussent venues d'Italie, pour tout matérialiser et tout gâter, les lourdeurs sensuelles de ce que l'on est convenu d'appeler la Renaissance… Oh! la grossière et lâche et imbécile brutalité de ces paquets de ferraille, lancés à toute volée contre des dentelles si délicates, qui depuis des siècles s'élevaient en confiance dans l'air, et que tant de batailles, d'invasions, de tourmentes n'avaient jamais osé atteindre!…

Cette grande maison fermée, là sur la place, doit être l'archevêché. Je tente de sonner au portail, pour demander la faveur d'entrer dans la cathédrale. «Son Éminence, me dit-on, est à la messe, mais va bientôt rentrer. Si je veux attendre…» Et, pendant que j'attends, le prêtre qui me reçoit me conte l'incendie du palais épiscopal: «D'avance ils avaient arrosé les toits avec je ne sais quelle substance diabolique; quand ensuite ils ont jeté leurs bombes incendiaires, les charpentes ont brûlé comme paille, et on voyait partout des jets de flammes vertes qui fusaient avec un bruit de feu d'artifice.»

En effet, les barbares avaient prémédité et préparé de longue main ce sacrilège; malgré leurs prétextes niaisement absurdes, malgré leurs dénégations éhontées, ce qu'ils avaient voulu anéantir ici, c'était le cœur même de la vieille France: quelque idée superstitieuse les y poussait, autant que leurs instincts de sauvages, et c'est à cette besogne qu'ils se sont acharnés, alors que, dans la ville, rien d'autre ou presque rien n'a souffert.

—«Ne pourrait-on pas, dis-je, essayer de remplacer la toiture brûlée de la basilique, recouvrir bien vite les voûtes, sans quoi elles ne résisteront pas au prochain hiver?

—Évidemment, dit-il, aux premières neiges, aux premières pluies, tout risque de crouler, d'autant plus que ces pierres calcinées ont perdu leur résistance. Mais nous ne pouvons même pas tenter cela pour les préserver un peu, car les Allemands ne nous quittent pas des yeux; au bout de leurs lorgnettes, c'est la cathédrale, toujours la cathédrale, et dès qu'un homme seulement paraît sur un clocheton dans une tour, la pluie d'obus aussitôt recommence. Non, il n'y a rien à faire. A la grâce de Dieu!»

En rentrant, le prélat me donne gracieusement un guide qui a les clefs de la barrière, et je pénètre enfin dans les ruines de la basilique, dans la nef dénudée, qui paraît ainsi plus haute encore et plus immense. Il y fait froid, et il y fait lugubre à pleurer. Ce froid inattendu, ce froid, bien plus âpre que celui de l'extérieur, est peut-être ce qui dès l'abord vous saisit et vous déroute; au lieu de cette senteur un peu lourde qui d'ordinaire traîne dans les vieilles basiliques—fumées de tant d'encens qu'on y a brûlé, émanations de tant de cercueils qu'on y a bénis, de tant de générations humaines qui s'y sont pressées pour l'angoisse et la prière,—au lieu de cela, un vent humide et glacé, qui entre en bruissant par toutes les lézardes des murailles, par toutes les brisures des vitraux et les trous des voûtes. Ces voûtes, là-haut, de place en place crevées par la mitraille, les yeux tout de suite se lèvent d'instinct pour les regarder, les yeux sont comme entraînés vers elles par le jaillissement de toutes ces colonnes, aussi minces que des joncs, qui s'élancent en gerbes pour les soutenir; elles ont des courbes fuyantes, ces voûtes, des courbes d'une grâce exquise qui semblent avoir été imaginées pour ne pas rompre la montée des prières, pour ne pas faire retomber les regards en quête du ciel. On ne se lasse plus de pencher le front en arrière pour les voir, les voûtes sacrées qui vont s'anéantir; et puis il y a là-haut aussi, tout là-haut, les longues séries d'ogives presque aériennes sur quoi elles s'appuient, des ogives indéfiniment pareilles d'un bout à l'autre de la nef, et qui, malgré leurs découpures compliquées, sont reposantes à suivre, dans leur fuite en perspective, tant elles ont d'harmonie. Ces immenses plafonds de pierre, en apparence si légers et de plus si lointains, n'oppressent ni n'enferment; vraiment on les dirait affranchis de toute pesanteur et à peine matériels.

Du reste, mieux vaut s'avancer là-dessous tête levée et ne pas trop contrôler sur quoi l'on marche, car ce pavage, un peu tristement sonore, vient d'être souillé et noirci par des carbonisations de chair humaine. On sait que, le jour de l'incendie, l'église était pleine de blessés allemands, étendus sur des couches de paille qui prirent feu, et cela devint une scène d'horreur digne d'un rêve du Dante; tous ces êtres, dont les plaies vives cuisaient à la flamme, se traînaient en hurlant, sur des moignons rouges, pour essayer de gagner les portes trop étroites. On sait aussi l'héroïsme de ces brancardiers, prêtres et religieuses, risquant leur vie au milieu des bombes pour essayer de sauver ces malheureuses brutes que leurs propres frères allemands n'avaient même pas songé à épargner; ils ne parvinrent cependant pas à les sauver tous, il en resta, qui achevèrent de brûler dans la nef, laissant d'immondes caillots sur les saintes dalles où jadis des cortèges de rois et de reines avaient traîné lentement leurs manteaux d'hermine, au son des grandes orgues et du plain-chant…

—«Tenez, me dit mon guide, en me montrant un large trou dans l'un des bas-côtés, voici le travail d'un obus qu'ils nous ont lancé hier au soir. Et puis, venez voir le miracle.»

Et il me mène dans le chœur, où la statue de Jeanne d'Arc, préservée, dirait-on, par quelque grâce spéciale, est toujours là, intacte, avec ses yeux de douce extase.

Le plus irréparable désastre est celui de ces grandes verrières, que les artistes mystérieux du XIIIe siècle avaient religieusement composées, dans la méditation et le songe, assemblant par centaines les saints et les saintes aux draperies translucides, aux auréoles lumineuses. Là encore la ferraille allemande s'est ruée par gros paquets stupides, crevant tout. Les chefs-d'œuvre, que personne ne reproduira plus, ont semé sur les dalles leurs débris, à jamais impossibles à démêler, les ors, les rouges et les bleus dont on a perdu le secret. Finies, les transparences d'arc-en-ciel; finies, les jolies attitudes naïves de tous ces personnages et leurs pâles petites figures extasiées; les mille cassons précieux de ces verreries, qui au cours des siècles s'étaient irisées peu à peu à la façon des opales, gisent à terre, où du reste ils brillent encore comme des gemmes…