Silence aujourd'hui dans cette basilique, comme sur la place déserte alentour; silence de mort entre ces murs qui avaient si longtemps vibré de la voix des orgues et des vieux chants rituels de France. Le vent froid est seul à y faire un semblant de musique, ce matin de dimanche, et, lorsque par instants il souffle plus fort, on entend aussi comme la chute de perles très légères: c'est ce qui restait encore en place des beaux vitraux du Treizième, qui achève de s'effriter sans recours.
Tout un cycle magnifique de notre histoire, qui semblait continuer de vivre dans ce sanctuaire, d'une vie presque terrestre bien qu'immatérielle, vient d'être soudain plongé plus au fond de l'abîme des choses révolues dont le souvenir même s'abolira bientôt. La Grande Barbarie a passé par là, la barbarie moderne d'outre-Rhin, mille fois pire que l'ancienne, parce qu'elle est bêtement et outrageusement satisfaite d'elle-même, et par conséquent foncière, incurable, définitive,—destinée, si on ne l'écrase, à jeter sur le monde une sinistre nuit d'éclipse…
Vraiment cette Jeanne d'Arc, dans le chœur, est étrange d'être restée debout, si calme, intacte, immaculée au milieu du désarroi, n'ayant même pas sur sa robe la moindre égratignure.
VII
LE DRAPEAU QUE NOS MARINS-FUSILIERS N'ONT PAS ENCORE…
Décembre 1914.
On les avait d'abord mandés à Paris, nos chers matelots, pour leur confier le soin d'y faire la police, d'y maintenir le bon ordre, le silence, la bonne tenue,—et je n'avais pu m'empêcher de sourire: cela leur ressemblait si peu, ce rôle tout nouveau que l'on imaginait de leur faire jouer!… Car enfin, soit dit entre nous, la correctitude dans les rues des villes n'a jamais été leur principal triomphe, à mes braves petits amis… Tout de même, à force de s'appliquer et de se donner des airs sérieux, ils s'en étaient à peu près tirés à leur honneur, jusqu'au moment où on les délivra de cette insoutenable contrainte, en les envoyant dehors, garder des postes dans le camp retranché. C'était déjà un peu mieux, un peu plus dans leurs moyens. Et enfin le jour de joie et de belle griserie arriva, où on leur dit qu'ils allaient tous aller au feu!
S'ils avaient eu ce jour-là un drapeau, comme en ont leurs camarades de l'armée de terre, je ne prétends pas qu'ils seraient partis avec plus d'entrain et de gaieté, car ce n'est pas possible; mais certes ils seraient partis plus fiers, groupés autour de ce hochet sublime, que rien ne remplacera jamais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. Plus que tout autre peut-être, les marins ont ce culte du drapeau, entretenu chez eux par le touchant cérémonial que l'on observe sur nos navires, au son du clairon, chaque matin quand il s'agit de le déferler et chaque soir quand on le replie, officiers et équipage se découvrant en silence, pour le saluer bien bas.
Oui, ils auraient beaucoup souhaité avoir un drapeau pour s'en aller au feu, les marins-fusiliers; mais leurs officiers leur disaient: «On finira sûrement par vous en donner un, dès que vous l'aurez gagné là-bas.» Et ils partirent en chantant, tous avec la même ardeur de héros; tous, dis-je, non pas seulement ceux qui gardent encore l'admirable tradition de notre vieille Marine, mais ceux même des nouvelles couches, qui étaient déjà un peu gangrenés—rien qu'à la surface, bien entendu—par les sales sornettes antimilitaristes, et qui soudain s'étaient repris et ennoblis au son du canon allemand; tous, unis, décidés, disciplinés, sages,—et rêvant d'avoir un drapeau à leur retour…