On les envoyait en hâte à Gand, pour protéger la retraite de l'armée belge. Mais, en route, on les arrêta à Dixmude, où les «barbares à couenne rose» étaient en nombre, dix fois plus fort qu'eux, et où il fallait tenir coûte que coûte, pour empêcher que l'abominable ruée se propageât plus loin.

On leur avait dit: «Le rôle qu'on vous donne est dangereux et solennel; on a besoin de vos courages; pour sauver tout à fait notre aile gauche, jusqu'à l'arrivée des renforts, sacrifiez-vous; tâchez de tenir au moins quatre jours

Et ils ont tenu vingt-six mortels jours! Ils ont tenu presque seuls; les renforts, par suite de difficultés imprévues, ayant été insuffisants et tardifs. Et ils ne sont plus aujourd'hui que trois mille, sur six mille qu'ils étaient au départ!…

Ils avaient tout juste et à peine le nécessaire. En quittant Paris, où il faisait une tiédeur d'été, ils ne prévoyaient pas le froid si brusque; la plupart ne portaient sur la poitrine que le «tricot» réglementaire, en coton rayé de bleu, aux jambes des pantalons légers avec rien dessous, et, pour recouvrir tout cela, il est vrai, d'insolites capotes d'infanterie où s'empêtraient leurs mouvements. Comme provisions, rien que quelques boîtes de «confiture de singe»; personne, n'est-ce pas? ne s'attendait à ce quasi-isolement, pendant vingt-six longs jours. A leur place, des troupiers, même de courage égal, n'auraient jamais su s'en tirer. Mais il y a ce «débrouillage» maritime, qui s'apprend au cours des pénibles traversées, ou aux colonies, dans les îles, et grâce auquel un vrai matelot fait face à tout; un débrouillage spécial, si légitime somme toute, et d'ailleurs si bon enfant, si tempéré par un tact insinuant et drôle, qu'il ne fâche jamais personne.

Donc, ils s'étaient débrouillés, car, après ces trois ou quatre semaines épiques pendant lesquelles, nuit et jour, ils avaient combattu comme des diables, dans le feu et dans l'eau, on retrouva les survivants à peu près bien nourris et à peine enrhumés.

Le seul reproche que j'aie entendu leur faire, par des officiers qui avaient eu l'honneur de les commander au milieu de la fournaise, c'est qu'ils se résignaient mal à ramper. Ramper, c'est une allure introduite dans la guerre moderne par la sournoiserie allemande, et on sait qu'il faut y préparer longuement nos soldats. Eux, on n'avait pas eu le temps de les y habituer; quand il s'agissait d'attaquer, ils partaient bien comme on venait de leur dire, en se traînant à quatre pattes; mais, l'ardeur tout aussitôt les emportant, ils se redressaient pour prendre le pas de course, et la mitraille les fauchait par trop.

L'un d'eux me contait hier en ces termes comment sa compagnie, ayant reçu l'ordre de se transporter à un autre point de la bataille—mais sans se faire voir, en marchant accroupis au fond d'une longue et interminable tranchée—n'avait vraiment pas pu tout à fait obéir: «Elle était déjà moitié pleine de nos pauvres morts, cette tranchée. Et vous comprenez, commandant, aux endroits où il y en avait trop, marcher sur eux ça nous faisait de la peine, nous ne pouvions pas; alors, plutôt, nous sortions du trou pour courir à toutes jambes le long des talus, et les Boches qui nous voyaient se dépêchaient de nous tuer.

»Mais, continua-t-il, à part ces petites désobéissances comme ça, je vous assure, commandant, qu'on s'est bien conduit. Ainsi je me rappelle des officiers de tirailleurs, des officiers de chasseurs à pied, qui avaient vu la bataille de la Marne et celle de l'Aisne. Eh! bien, quand ils venaient, des fois, causer à des officiers de chez nous, nous les entendions leur dire: «Nos soldats, c'étaient des braves, oh! ça, oui. Mais, de voir vos matelots, comme ils se battent, tout de même ça nous en bouche un coin!»

Et ce Dixmude, où ils ont pu tenir pendant vingt-six jours, devenait peu à peu quelque chose comme une succursale de l'enfer. La pluie, la neige, l'inondation charroyant de la boue noire au fond des tranchées; du sang qui sautait partout, des toits qui croulaient, écrasant pêle-mêle les blessés, ou les morts en décomposition; sans aucune cesse, des cris, des râles, mêlés au continuel fracas d'un tout proche tonnerre. On se battait dans chaque rue, dans chaque maison, par les fenêtres crevées, derrière des pans de mur, de si près que parfois on s'étreignait les uns les autres pour s'étrangler. Il y avait même souvent, la nuit, quand on ne savait déjà plus où frapper, il y avait d'affolantes traîtrises d'Allemands qui tout à coup se mettaient à crier en français: «Cessez le feu, malheureux! Mais c'est nous qui sommes là, vous tirez sur les vôtres!» Et on perdait tout à fait la tête, comme dans un cauchemar dont on ne peut plus se réveiller ni sortir.