Enfin arriva le jour où la ville fut prise. Les Allemands venaient soudain de renforcer terriblement leur artillerie lourde, et les «marmites» tombaient partout comme grêle, ces énormes marmites du diable qui creusent des trous de six ou huit mètres de large sur quatre mètres de profondeur. Il en arrivait cinquante, soixante à la minute, et, dans ces trous qu'elles faisaient, c'était aussitôt une dégringolade de murailles, de meubles, de tapis, de cadavres, en un chaos d'une horreur sans nom. Continuer de rester là, devenait vraiment au-dessus des forces humaines; c'eût été se faire massacrer jusqu'au dernier, et d'ailleurs sans résultat utile, car l'abandon de cet amas de ruines et de ce charnier qu'était devenue la pauvre petite ville flamande, n'avait plus d'importance; elle avait résisté juste le temps qu'il fallait. L'essentiel était d'avoir empêché les Allemands de passer sur l'autre rive de l'Yser, alors que toutes les chances avaient pourtant semblé pour eux; l'essentiel était surtout qu'ils n'y passeraient plus jamais, maintenant que les renforts venaient d'arriver pour les arrêter par le Sud, et maintenant que l'inondation gagnait tout, barrant la route par le Nord. La poussée des barbares se trouvait, de ce côté, enrayée définitivement. Et c'étaient nos fusiliers-marins qui, presque à eux seuls, sans faiblir devant le nombre écrasant, avaient soutenu là notre aile gauche, tout en perdant la moitié de leur effectif et quatre-vingts pour cent de leurs officiers…
Alors ils s'étaient dit, ceux qui restaient: «Cette fois, nous allons l'avoir, notre drapeau!» D'ailleurs de grands chefs de la Guerre, touchés et émerveillés de tant de bravoure, le leur avaient promis, et de même le chef suprême du gouvernement français, un jour qu'il était venu les féliciter.
Mais, hélas! ils ne l'ont pas encore, et ils ne l'auront peut-être jamais,—à moins que les grands chefs précités, qui avaient un peu engagé leur parole, n'interviennent pendant qu'il est temps encore, avant que tous ces héroïsmes soient tombés dans l'oubli.
Mon Dieu, qu'on le leur donne, à nos fusiliers-marins, leur drapeau! Et même, avant de le leur envoyer, on pourrait bien, il me semble, y attacher la croix!
P.-S.—La semaine dernière, la brigade des fusiliers-marins a été citée en tête de l'ordre du jour de l'armée, pour avoir fait preuve de la plus grande vigueur et d'un entier dévouement dans la défense d'une position stratégique très importante.
VIII
TAHITI ET LES SAUVAGES A COUENNE ROSE
Novembre 1914.
Après tant d'années révolues, et au milieu des angoisses indignées ou des belles exaltations de l'heure présente, j'avais tout à fait oublié l'existence de certaine île enchantée qui, très loin, sur l'autre face de la terre, au milieu du grand océan austral, dresse, dans les nuages attiédis de là-bas, ses montagnes tapissées de fougères et de fleurs. Sous notre ciel déjà froid d'octobre, dans cette région parisienne effeuillée et jaunie que j'habite depuis un mois, où, pour peu que l'on s'éloigne vers le nord, on entend le canon comme un incessant fracas d'orage et où d'innombrables fosses sont creusées chaque jour pour y ensevelir les enfants les plus précieux et les plus chéris de notre France,—ce nom de Tahiti me fait l'effet de désigner quelque éden chimérique; je n'arrive plus à croire que ce fut réel, mon séjour de jadis dans l'île lointaine; il me faut un effort d'attention pour un peu revoir en souvenir la mer bleue bordée de plages toutes blanches de corail, la voûte des palmes, et les Maoris au continuel rêve, le peuple enfant qui ne songe qu'à chanter et à se couronner de fleurs.
Tahiti, l'île à laquelle je ne pensais plus, vient de m'être brusquement rappelée par un article de journal, où il était dit que les Allemands y avaient passé, saccageant tout. Et les commandants des deux croiseurs qui ont commis, sans rien risquer, bien entendu, cette lâcheté ignoble contre une pauvre petite ville ouverte qui ne se méfiait même pas, ne peuvent alléguer qu'ils venaient d'en recevoir l'ordre de la part de l'horrible empereur, non, puisqu'ils étaient à l'autre bout du monde; ils avaient donc trouvé ça tout seuls, et c'est d'eux-mêmes qu'ils l'ont fait, par foncière sauvagerie teutonne…