J'ai rencontré hier, dans un des forts de Paris armé par nos matelots, un vieux sous-officier de la marine, qui, à deux ou trois reprises autrefois, avait navigué sous mes ordres. Il m'a paru avoir trouvé, pour les Prussiens, le nom qui pouvait mieux leur convenir et devrait leur rester.
«Eh bien, voyez-vous, commandant, m'a-t-il dit, nous avions fréquenté ensemble toutes les espèces de sauvages que j'aurais crues les plus vilaines, ceux à peau noire, ceux à peau jaune ou à peau rouge. Mais je vois bien à présent que c'est encore ceux-là, ces sales sauvages à couenne rose, qui sont les plus mauvais de tous!»
Donc, Tahiti-la-Délicieuse, où jamais le sang n'avait coulé, qui était, au milieu des immenses mers, un petit éden inoffensif et confiant, Tahiti vient de recevoir la visite des sauvages à couenne rose. Et, sans profit comme sans excuse, par sport, pour le seul plaisir allemand de causer le plus de mal possible, à n'importe qui et n'importe où, ces sauvages-là, «les plus mauvais de tous», en effet, se sont amusés à faire un amas de ruines dans cette baie de Papeete à l'éternel calme, sous les arbres toujours verts, parmi les roses toujours fleuries.
Il est vrai, cela s'est passé aux antipodes, et c'est si peu, si peu de chose, auprès des charniers fumants qui, en Belgique et en France, ont jalonné le passage de l'armée maudite. Mais cela vaut quand même d'être relevé, car c'est d'une férocité encore plus particulièrement inutile, et plus imbécile!
IX
UN PETIT HUSSARD
Décembre 1914.
Il s'appelait Max Barthou; il était un de ces fils uniques, tant chéris, dont la mort brise deux ou trois existences, pour le moins,—et on a déjà trop oublié chez nous tout ce que son père avait dépensé d'habile courage pour nous rendre cette loi de trois ans, sans laquelle la France entière serait aujourd'hui sous la botte du Monstre…
Certes il n'avait pas fait davantage, le petit Max, que ces milliers d'autres qui ont donné leur vie si magnifiquement; ce n'est donc pas pour cela que je parle de lui d'une manière spéciale. Non, c'est beaucoup sans doute parce que ses parents sont pour moi des amis très chers. Mais c'est aussi à cause de lui que j'aimais bien, et j'éprouve une mélancolique joie à dire le petit être charmant qu'il était. D'abord il avait su rester enfant, comme autrefois ceux de ma génération, et c'est si rare chez les jeunes Parisiens d'aujourd'hui qui, pour la plupart, bien qu'on ait commencé d'y mettre ordre, sont à dix-huit ans des petits docteurs insupportables! Rester enfant, tout ce que cela dénote, non seulement de fraîcheur, mais de modestie, de discernement, de sens juste et clair! Bien que très érudit, presque trop pour son âge, il avait su se garder simple, naturel, au foyer familial qu'il quittait à peine quelques heures dans la journée pour aller suivre ses cours. Lors de mes brefs passages à Paris, quand il m'arrivait de m'asseoir à la table de ses parents, à des jours choisis où j'étais le seul invité, je causais avec lui, malgré la timidité si gentille qu'il y apportait, et chaque fois j'appréciais mieux sa douce et profonde petite âme. Je le vois encore, après dîner, dans le salon intime où il s'attardait un moment avec nous avant d'aller finir ses devoirs; à cette heure-là il lui arrivait souvent, malgré l'incorrection de la chose, de s'accroupir contre les genoux de sa mère pour être plus près d'elle, même de se coucher à ses pieds sur le tapis et de faire encore un peu l'enfant câlin, tout en taquinant—oh! très doucement, bien entendu—un vieux chat de Siam qui avait été compagnon de ses plus jeunes années et qui, maintenant, grognait à tout le monde, excepté à lui… Mon Dieu, c'était hier tout cela! Au printemps dernier cela se passait encore ainsi, le petit héros que vient de tuer la mitraille allemande se roulait volontiers par terre, pour jouer avec son ami le vieux chat grognon.
Mais, en ces trois derniers mois, quelle métamorphose! Dans un couloir du quartier général, j'avais rencontré, il y a huit jours à peine, un élégant et décidé hussard bleu qui, après m'avoir fait correctement le salut militaire, restait là planté à me regarder, n'osant rien me dire, mais étonné de ce que je ne lui disais rien… Ah! le petit Max, que, dans la première seconde, je n'avais pas reconnu sous ce costume nouveau! Un petit Max de dix-huit ans, très changé au coup de baguette magique de la guerre, et devenu soudain un homme dont les yeux rayonnaient d'une joie maintenant grave. Il venait d'obtenir enfin ce qu'il avait tant désiré: partir le lendemain pour l'Alsace, aller au feu!—«Alors vous avez ce que vous vouliez, mon petit ami, lui dis-je; vous êtes content?—Oh! oui, je suis content!» Cela se voyait du reste dans son regard… Et je lui dis adieu, après lui avoir souhaité en riant la belle médaille, la plus belle de toutes, celle qui s'attache avec un ruban jaune bordé de vert. En moi-même, aucun pressentiment que je venais de lui serrer la main pour la dernière fois.