S'en aller vers la bataille, combien il avait déployé pour cela d'insinuante persévérance, car son père, qui bien entendu n'aurait rien fait pour le retenir, s'épouvantait de forcer un peu sa destinée et ne cédait que pas à pas, joyeux, mais angoissé en même temps, de voir s'éveiller si vite sa belle volonté ardente.

D'abord il avait fallu le laisser s'engager; ensuite, comme il s'énervait d'impatience dans ces dépôts où l'on prépare nos enfants pour le feu, il avait fallu le faire partir avant son tour. Le généralissime, qui l'avait vu arriver avec plaisir, eût souhaité le garder à ses côtés. Mais lui, doucement et fermement, protesta, lors d'une visite de son père au Grand Quartier Général: «Ici, je me sens trop abrité; avec le nom que je porte, ce n'est pas possible; ne devrais-je pas au contraire donner l'exemple?» Et, retrouvant tout à coup cet enfantillage, qu'il avait la grâce exquise de conserver, caché sous son uniforme de soldat, il ajoutait avec son sourire d'autrefois: «D'ailleurs, papa, être le fils du service de trois ans, cela me met dans l'obligation, tu comprends bien, d'en faire au moins trois fois plus que les autres!» Son père, il va sans dire, avait compris et compris avec tout son cœur, tellement compris que, partagé entre la fierté et la détresse, il demandait aussitôt qu'on l'envoyât en Alsace.

Et, à peine était-il arrivé là-bas—à Thann où c'était jour de bombardement—un imbécile paquet de mitraille allemande, lancé on ne sait d'où, sans aucune utilité militaire et pour le seul plaisir du mal, le brisait comme une chose quelconque. Il n'avait pas eu le temps «d'en faire trois fois plus que les autres», non. En moins d'une minute, sa jeune existence, précieuse et choyée, était éteinte à jamais!…

Quatre autres, de ses compagnons de glorieux rêve, étaient du même coup tombés à ses côtés. Et on les confia tous, le lendemain, à cette terre d'Alsace redevenue française.

Pour lui, le pauvre petit hussard bleu, les gens de Thann, qui, depuis hier, n'étaient plus Allemands, voulurent, d'eux-mêmes, faire quelque chose d'un peu spécial, parce qu'il était «le fils du service de trois ans»; sur son cercueil ils avaient mis de belles dorures naïves, ces Alsaciens délivrés, comme pour un petit prince de conte de fées, et ils le portèrent à bras, lui seul, tandis que ses compagnons s'acheminaient derrière lui, ensemble sur un char. Après le service dans la vieille église, on avertit toute cette foule, au moins trois mille personnes, qu'il était extrêmement dangereux d'aller plus loin; le cimetière étant dans un lieu découvert, épié par les lunettes allemandes, ce long cortège risquait fort d'attirer la mitraille des barbares, qui ne perdraient pas une si belle occasion de tuer. Mais personne n'eut peur, personne ne s'arrêta, et, jusqu'au bout, le petit hussard fut reconduit par tout le monde.


Et ils sont des milliers et des milliers de nos enfants, qui auront été fauchés ainsi! Enfants des villages ou des châteaux, qui représentaient tout l'espoir, toute la raison de vivre pour des mères, pour des pères, pour des grands-pères ou des aïeules; pendant dix-huit ans, vingt ans, des sollicitudes les avaient entourés nuit et jour, des tendresses les avaient couvés; on avait suivi, avec des regards anxieux et continuels, leur croissance physique et morale; pour quelques-uns même, c'étaient de lourds sacrifices, des privations que l'on avait dû s'imposer dans les familles plus humbles, afin que leur santé pût s'affermir, que leur esprit pût s'ouvrir et bien s'orienter, et s'orner de belles images,—et puis, tout à coup, les voilà, les chers petits si laborieusement et amoureusement préparés pour la vie, les voilà, les chers petits héros, la poitrine crevée, ou la cervelle jaillie au dehors,—par ordre de certain pître infernal qui règne à Berlin!…

Oh! exécration! Malédiction au monstre de férocité et de fourberie, qui a déchaîné tout cela! Puisse se prolonger beaucoup sa vie, pour qu'au moins il ait le temps de beaucoup souffrir! Et après, puisse-t-il vivre encore et rester bien conscient et lucide, à l'heure de franchir ce seuil éternel, où, sur la porte qui ne se rouvrira jamais plus, se lit et flamboie dans le noir la sentence de suprême horreur: Ceux qui entrent ici doivent abandonner l'espérance

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UN SOIR D'YPRES