Après avoir fait tout cela, le nier est peut-être plus bête encore, le nier contre l'évidence même, avec un aplomb qui nous stupéfie, nous autres Français, ou bien essayer d'inventer des prétextes, dont la niaiserie enfantine nous fait hausser les épaules!—«Peuple né pour le mensonge»,—avait dit l'écrivain latin; oui, et peuple qui ne dépouillera jamais ses tares originelles; peuple qui a bien osé aussi, contre les plus irréfutables pièces écrites, nier la préméditation de ses crimes et la traîtrise de son attaque. Que d'absurde naïveté dans l'imposture, et quels sont les pauvres d'esprit qu'il s'imaginait tromper!…
Sur les ruines désolées d'Ypres, la lumière baisse toujours, mais avec une telle lenteur aujourd'hui! C'est qu'on y voyait à peine plus clair à midi, par cette terne journée de mars; il y a seulement à cette heure un peu plus d'imprécision et de tristesse sur les lointains, et c'est ce qui donne à entendre que la nuit va venir.
Ils regardent instinctivement ces ruines, les milliers de soldats qui font alentour leur mélancolique promenade du soir; mais en général ils s'en tiennent à distance, les laissant à leur isolement superbe. Cependant voici trois d'entre eux, des Français (des nouveaux venus probablement) qui s'approchent avec hésitation, puis s'avancent jusque sous les arceaux de la cathédrale pantelante, l'air recueilli comme pour une visite à des tombes. Après qu'ils ont d'abord contemplé sans paroles, l'un d'eux soudain profère—on devine à l'adresse de qui!—cette injure qui est sans doute ce qu'il connaît de plus insultant dans la langue de France, mot imprévu pour moi, qui commence par me faire sourire et qui, la minute suivante, m'apparaît au contraire comme une trouvaille: «Oh! les voyous!»—Il y manque ici l'intonation, que je suis impuissant à rendre, mais en vérité ce compliment, ainsi prononcé, me semble quelque chose de nouveau, pour ajouter à tant d'autres épithètes pour Allemands, toujours au-dessous de la note et d'ailleurs trop ressassées. Et il répète encore, le petit soldat indigné, en frappant du pied avec colère: «Oh! les voyous!… Les voyous de voyous!»
La nuit est enfin près de tomber, la vraie nuit qui fera cesser ici toute apparence de vie. La foule des soldats peu à peu se retire, par des rues déjà sombres que bien entendu l'on n'éclairera pas; au loin, des sonneries de clairon les appellent à la soupe, dans des maisons ou dans des baraquements où ils se coucheront sans sécurité, certains d'être réveillés d'un moment à l'autre par les obus ou par les «marmites» au fracas d'orage. Pauvres braves enfants de France, roulés dans leurs manteaux bleuâtres, impossible de prévoir à quelle heure la mort leur sera lancée, de loin, à l'aveuglette, à travers l'obscurité brumeuse;—car la plus aimable fantaisie préside à ce bombardement: tantôt c'est une pluie de feu qui n'en finit plus, tantôt ce n'est qu'un obus isolé qui vient tuer comme par hasard. Et, en attendant la suite du grand drame, les ruines s'enveloppent de silence. Çà et là une petite lumière craintive s'allume, dans quelque maison encore habitée où les vitres ont du papier collé pour maintenir les éclats des prochaines brisures, où les soupiraux des caves de refuge sont protégés par des sacs en terre: le croirait-on, des gens têtus, ou bien des gens trop pauvres, ou trop vieux, sont restés à Ypres, et d'autres même commencent à y revenir, avec une sorte de fataliste résignation.
La cathédrale, le grand beffroi ne dessinent plus sur le ciel que leurs silhouettes, qui ont l'air d'avoir été figées dans des gestes à bras cassé. A mesure que la nuit vous enferme davantage sous l'épaisseur de ses nuages, on se rappelle mieux les ambiances funèbres au milieu desquelles Ypres est maintenant perdue, les profondes plaines dépeuplées et bientôt toutes noires, les chemins défoncés par où l'on ne saurait fuir, les champs noyés ou feutrés de neige, les réseaux de tranchées où nos soldats, hélas! ont froid et souffrent,—et si près, à une portée de canon à peine, ces autres trous, plus féroces et plus sordides, où veillent les indéracinables sauvages, toujours prêts à bondir en masses compactes, avec des cris de Peau-Rouge, ou à ramper sournoisement pour verser du liquide enflammé sur les nôtres…
Mais, comme ils s'allongent, les crépuscules, depuis quelques jours! Sans regarder l'heure, on devine qu'il est tard, et, d'y voir encore, cela apporte malgré tout un vague présage d'avril; on a le sentiment que le cauchemar de l'hiver touche à sa fin, que le soleil reparaîtra, le soleil de la délivrance, que des souffles plus doux vont, comme si de rien n'était, ramener des fleurs, des chants d'oiseaux, sur tant de désolations, sur tant de milliers de jeunes tombes. Et, autre indice de printemps, sur la place maintenant déserte, trois ou quatre petites filles se précipitent comme des folles, des toutes petites qui peuvent bien avoir six ans au plus; évadées en courant d'une cave à dormir, elles se prennent par la main pour essayer de danser une ronde, comme un soir de mai, sur une vieille chanson de Flandre. Mais une autre, une grandette d'une dizaine d'années, vient les faire taire d'autorité, les grondant comme d'une inconvenance, et les chasse vers les souterrains au fond desquels, après avoir dit une prière, d'humbles mamans vont les coucher.
Indicible tristesse de cette ronde enfantine, qui s'était ébauchée là, solitaire, à la tombée d'une froide nuit de mars, sur une place que domine le fantôme d'un beffroi, dans une ville martyre, au milieu de lugubres campagnes inondées, remplies de noir, d'embûches et de deuil…
Depuis que ceci a été écrit, le bombardement n'ayant pas cessé, Ypres n'est plus qu'un informe amas de pierres calcinées.