Mars 1915.

Me rendant au grand quartier général belge où j'ai à m'acquitter d'une mission du Président de la République française à Sa Majesté le roi Albert, je traverse aujourd'hui Furnes, autre ville inutilement et sauvagement bombardée, où, à cette heure, le vent glacé, la neige, la pluie, la grêle, font rage sous le ciel noir.

Ici comme à Ypres, les barbares se sont acharnés surtout contre la partie historique, contre le vieil Hôtel de Ville charmant et ses entours; c'est qu'aussi le roi Albert, chassé de son palais, s'y était d'abord installé; alors les Allemands, avec cette délicatesse que le monde entier à présent ne leur conteste plus, avaient aussitôt repéré ce point-là pour y lancer leurs «marmites» féroces. Dans les rues (où je ralentis beaucoup l'allure de mon auto afin de mieux apprécier au passage «l'œuvre civilisatrice» du kaiser), presque personne, il va sans dire; seulement des groupes de soldats de toutes armés qui, le col relevé, d'autres le capuchon rabattu, se hâtent sous les rafales, courent comme des enfants, avec de bons rires, comme si c'était très drôle, cet arrosage, qui pour le moment n'est pas du feu.

Comment se fait-il qu'aucune tristesse, cette fois, ne se dégage de cette ville à moitié déserte? On dirait que la gaieté de ces soldats, malgré le temps sinistre, se communique aux choses dévastées. Et comme ils semblent tous de belle santé et de belle humeur! Je n'aperçois plus de ces mines un peu effarées, hagardes, du commencement de la guerre. La vie tout le temps dehors, jointe à la bonne nourriture, leur a doré les joues, à ces épargnés par la mitraille; mais ce qui surtout les soutient, c'est la confiance entière, la certitude d'avoir déjà pris le dessus, et de marcher à la victoire. Il s'en va de l'invasion boche comme de cet affreux temps, qui n'est en somme qu'une dernière giboulée de mars: tout cela va finir!

A un tournant, pendant une accalmie, un petit groupe de matelots français surgit, bien imprévu, devant moi. Je ne puis me tenir de leur faire signe, comme on ferait à des enfants que l'on retrouverait tout à coup, dans quelque lointaine brousse, et ils accourent à ma portière, tout contents eux aussi de voir un uniforme de notre marine. C'est à croire qu'on les a choisis, tant ils ont de braves et jolies figures, avec de bons yeux vifs. D'autres, qui passaient plus loin et que je n'avais pas appelés, viennent aussi m'entourer, comme si c'était tout naturel, mais avec une familiarité si respectueuse: à l'étranger, n'est-ce pas, et en temps de guerre!… C'est hier, me disent-ils, qu'ils sont arrivés, tout un bataillon, avec des officiers, pour camper dans un village voisin, en attendant de foncer sur les Boches. Et j'aimerais tant faire un détour pour aller en visite chez eux, si je n'étais pressé par l'heure de l'audience royale! Certes j'ai du plaisir à me trouver avec nos soldats, mais bien plus encore avec nos matelots, au milieu desquels j'ai passé quarante années de ma vie. Avant même de les voir, ceux-là, rien qu'à les entendre parler, tout de suite je les devinerais. Plus d'une fois, sur nos routes militarisées du Nord, en pleine nuit noire, quand c'était un de leurs détachements qui m'arrêtait pour me demander le mot d'ordre, je les ai reconnus rien qu'au son de leur voix.

Un de nos généraux, commandant d'armées sur le front Nord, m'en parlait hier, de cette gentille familiarité de bon aloi, qui règne à présent du haut en bas de l'échelle militaire, et qui est nouvelle, qui est une caractéristique de cette guerre profondément nationale, où tout le monde marche la main dans la main. «Aux tranchées, me disait-il, si je m'arrête à causer avec un soldat, d'autres m'entourent, pour que je cause aussi avec eux. Et ils sont de plus en plus admirables d'entrain et de fraternité! Si l'on pouvait nous rendre nos milliers de morts, quel bien les Allemands nous auraient fait, en nous rapprochant ainsi tous, jusqu'à n'avoir qu'un même cœur!»

Longue route pour aller à ce grand quartier général. En rase campagne, il fait un temps épouvantable, il n'y a pas à dire. Chemins défoncés, champs inondés qui ressemblent à des marécages, et parfois des tranchées, des chevaux de frise, rappelant que les barbares sont encore tout proches. Eh bien, quand même, tout cela, qui devrait être lugubre, n'y parvient plus. Chaque rencontre de soldats—et on en fait à toute minute—suffirait du reste à vous rasséréner: figures épanouies toujours, qui respirent le courage et la gaieté. Même les pauvres sapeurs, dans l'eau jusqu'aux genoux, travaillant à réparer des trous d'abri ou des barrages, ont l'expression gaie, sous leur capuchon qui ruisselle… Que de soldats dans les moindres villages, belges et français très fraternellement mêlés! Par quels prodiges de l'intendance tous ces hommes sont-ils abrités et nourris?

Mais les soldats belges, qui donc prétendait qu'il n'en restait plus! J'en croise au contraire des détachements considérables, marchant vers le front, bien en ordre, bien équipés et de belle allure, avec des convois d'une artillerie excellente et très moderne. On ne dira jamais assez l'héroïsme de ce peuple, qui aurait eu raison de ne pas se préparer aux batailles, puisque des traités solennels auraient dû l'en préserver à tout jamais, et qui au contraire vient de subir et d'arrêter le plus formidable attentat de la Grande Barbarie. Désemparé d'abord et presque anéanti, il se reprend, il se groupe autour de son roi, au courage sublime…

Il pleut, il pleut, on est transi de froid. Nous voici enfin arrivés et dans un instant je vais le voir, ce roi qui est sans reproche comme sans peur. N'étaient ces troupes et tant d'autos militaires, on n'imaginerait jamais que ce village perdu puisse être le grand quartier général. Il faut descendre de voiture, car le chemin qui mène à la résidence royale n'est plus qu'un sentier. Parmi les rudes autos qui stationnent là, toutes maculées de la boue des campagnes, il en est une élégante, mais sans armoirie d'aucune sorte, seulement deux lettres tracées à la craie sur la portière noire: S. M. (Sa Majesté),—et c'est la sienne. Un coin charmant de vieille Flandre, une antique abbaye, entourée d'arbres et de tombes,—c'est là. Sous la pluie, dans le sentier qui borde le religieux petit cimetière, un aide de camp vient à ma rencontre, aimable et simple comme sans doute ne peut manquer d'être son souverain. A l'entrée de la demeure, pas de gardes, aucun cérémonial; un modeste corridor, où j'ai juste le temps de jeter mon manteau, et, dans l'embrasure d'une porte qui s'ouvre, le roi m'apparaît, debout, grand, svelte, le visage régulier, l'air étonnamment jeune, les yeux francs, doux et nobles, la main tendue pour le bon accueil.

Au cours de ma vie, d'autres rois ou empereurs ont bien voulu me recevoir, mais malgré l'apparat, malgré les palais parfois splendides, jamais encore comme au seuil de cette maisonnette, je n'avais éprouvé le respect de la majesté souveraine,—si infiniment agrandie ici par le malheur et le sacrifice… Et quand j'exprime ce sentiment au roi Albert, il me répond en souriant: «Oh! mon palais à moi…» et il achève sa phrase par un geste détaché, désignant le pauvre décor. Bien modeste, en effet, la salle où je viens d'entrer, mais, par l'absence de toute vulgarité, gardant de la distinction quand même; une bibliothèque bondée de livres occupe entièrement l'une des parois; au fond il y a un piano ouvert, avec un cahier de musique sur le pupitre; au milieu, une grande table est chargée de cartes, de plans stratégiques; et la fenêtre, ouverte malgré le froid, donne sur une sorte de vieux petit jardin de curé, presque enclos, effeuillé, triste, qui semble pleurer de la pluie d'hiver.