Après que je me suis acquitté de la facile mission dont m'avait chargé le Président de la République, le roi veut bien me garder longtemps à causer. Mais, si je me suis déjà senti hésitant pour écrire le commencement de ces notes, je le suis tellement davantage pour toucher, si discrètement que ce soit, à cet entretien; et alors, combien va sembler pâle ce que j'oserai en dire! C'est qu'en effet je sais qu'il ne cesse de recommander à ceux qu'il l'entourent: «Surtout, tâchez que l'on ne parle pas de moi», et je connais, je comprends si bien l'horreur qu'Il professe pour tout ce qui ressemble à une interview. J'étais donc d'abord décidé à me taire;—et cependant, lorsqu'on a quelque chance d'être entendu, comment ne pas vouloir, dans la faible mesure de ce que l'on peut, contribuer à répandre la gloire d'un tel nom!
Ce qui frappe d'abord chez Lui, c'est tant de sincère et exquise modestie dans l'héroïsme, c'est cette presque inconscience d'avoir été admirable. La vénération que les Français lui ont vouée, sa popularité chez nous, il juge ne pas les mériter autant que le moindre de ses soldats tué pour notre commune défense. Quand je lui conte que j'ai vu, même au fond des campagnes chez des paysans, l'image du roi et de la reine des Belges à une place d'honneur, avec des petits drapeaux, noir, jaune et rouge, pieusement épinglés autour, il a l'air d'à peine y croire, son sourire et son silence semblent me répondre: «C'est pourtant si naturel, ce que j'ai fait; est-ce qu'un roi digne de ce nom aurait pu agir d'une autre manière?»
Maintenant nous causons des Dardanelles, où se joue à cette heure une partie grave; il veut bien me questionner sur les embûches de ces parages que j'ai longtemps fréquentés et qui n'ont cessé de m'être si chers. Mais tout à coup une plus froide rafale entre par cette fenêtre, toujours ouverte sur le petit jardin triste; avec quelle gentille sollicitude alors il se lève, comme eût pu faire un simple officier, pour fermer lui-même ces vitres près desquelles je suis assis.
Et puis nous causons de guerre, de fusils, d'artillerie; Sa Majesté est au courant de tout, comme un général déjà rompu au métier…
Étrange destinée de ce prince, qui, au début, ne semblait pas désigné pour le trône et qui peut-être eût préféré continuer sa vie un peu retirée de jadis, auprès de la princesse qu'il aimait! Quand ensuite la couronne inattendue fut posée sur son jeune front, il pouvait se croire en droit d'espérer une ère de profonde paix, au milieu du plus paisible des peuples, et au contraire il aura connu le plus épouvantablement tragique de tous les règnes. Du jour au lendemain, sans une défaillance, sans même une hésitation, dédaigneux des compromis qui, pour un temps du moins, auraient pu, au préjudice de la civilisation mondiale, préserver un peu ses villes et ses palais, il s'est dressé, devant la ruée du Monstre, comme un grand roi guerrier, au milieu d'une armée de héros.
Aujourd'hui, visiblement, Il ne doute plus de la victoire, et sa loyauté lui donne confiance entière en la loyauté des Alliés, qui certes voudront rendre la vie à sa Belgique; cependant il tient à ce que ses soldats coopèrent, de toutes leurs dernières forces, à la délivrance, et qu'ils restent jusqu'à la fin au danger et à l'honneur. Saluons-le bien bas!
Un moins noble que lui se fût dit peut-être: «J'ai largement payé ma dette à la cause universelle; ce sont mes troupes qui ont élevé le premier rempart contre la barbarie; mon pays, piétiné le premier par les brutes allemandes, n'est plus qu'un champ de ruines; cela suffit!»
Mais non, il veut que la Belgique ait son nom inscrit, à une page encore plus belle, à côté de la Serbie, sur le livre d'or de l'histoire.
Et voilà pourquoi j'ai rencontré, en venant, ces précieuses troupes, alertes et fraîches, renouvelées à miracle, qui s'en allaient au front, continuer la sainte lutte.
Devant Lui, inclinons-nous donc jusqu'à terre!