La nuit tombe quand l'audience est close et que je me retrouve dans le sentier de l'abbaye. Pendant le trajet de retour, à travers ces routes défoncées par la pluie, défoncées par les charrois militaires, je reste sous le charme de l'accueil. Et je compare ces deux souverains situés pour ainsi dire aux deux pôles de l'humanité, celui d'ici au pôle lumineux, l'autre au pôle noir; l'autre, là-bas, le bouffi d'hypocrisie et de morgue, monstre parmi les monstres, qui a du sang plein les mains, de la chair déchirée plein les ongles, et qui ose encore s'entourer d'une pompe insolente;—celui d'ici, relégué sans murmure dans une maisonnette de village, sur un dernier lambeau de son royaume martyr, mais vers qui monte, de toute la Terre civilisée, le concert des sympathies, des enthousiasmes, des glorifications magnifiques, et qu'attendent les plus pures et immortelles couronnes.
XII
QUELQUES MOTS PRONONCÉS PAR S. M. LA REINE DE BELGIQUE
«Tout le monde sait quel compte il faut faire du roi de Prusse et de sa parole. Aucun souverain de l'Europe n'a pu se soustraire à ses perfidies. Et c'est un pareil roi qui veut s'imposer à l'Allemagne en dictateur et protecteur! Avec ce despotisme reniant tous les principes, la monarchie prussienne sera un jour la source de malheurs infinis, non seulement pour l'Allemagne, mais pour toute l'Europe.»
(Impératrice Marie-Thérèse.)
Mars 1915.
Cela me fait l'effet d'être loin, loin et perdu, ce refuge de la souveraine persécutée! Je ne sais depuis combien de temps mon auto, aux vitres cinglées de pluie, roule dans la pénombre des averses et du soir, quand le sous-officier belge, qui guidait mon chauffeur sur ces routes inconnues, m'avertit que nous sommes arrivés. Sa Majesté la reine Élisabeth de Belgique avait daigné m'accorder audience pour six heures et demie; je tremblais d'être en retard, cette course n'en finissant pas à travers un pays où l'on ne voyait plus rien,—et nous étions à temps, mais tout juste.
Six heures et demie en mars, sous un ciel épais, c'est déjà la nuit noire. L'auto s'arrête, je saute sur le sable d'une plage, et je reconnais le bruit d'une mer toute proche: la mer du Nord, dont on perçoit vaguement, dans l'obscurité, l'étendue imprécise, moins sombre que le ciel. Pluie et vent glacés. Sur les dunes, deux ou trois maisons se dessinent en grisailles, sans lumières aux fenêtres. Cependant une petite lueur de ver luisant accourt à ma rencontre: un officier du service de Sa Majesté porteur d'une de ces lampes électriques que le vent n'éteint pas et qu'on appelle chez nous des lanternes d'apache.
Arrivé à la première maison où l'aide de camp me fait entrer, je veux d'abord jeter mon manteau dans le vestibule: «Non, non, dit-il, gardez-le, nous avons encore à passer dehors pour arriver auprès de Sa Majesté.» Cette première villa n'est que le refuge des dames d'honneur et des officiers de cette cour, au cérémonial maintenant si réduit et qui, chaque soir, par précaution contre la mitraille, s'enveloppe d'une obscurité voulue. L'instant d'après, on vient m'appeler de la part de la souveraine; avec le même gentil officier et sa même lanterne, me voici courant jusqu'à la villa suivante. Pluie mêlée de papillons blancs qui sont des flocons de neige. On aperçoit, oh! très confusément, un paysage désertique, des dunes et des sables déployés en un infini presque blanchâtre. «N'est-ce pas, dit mon guide, on croirait un site saharien? Quand vos cavaliers arabes y sont venus, c'était complet comme illusion!» En effet, car, même en Afrique, les sables blêmissent dans l'obscurité; mais c'est un Sahara qu'on aurait transporté sous le ciel triste d'une nuit du Nord et qui y devient par trop lugubre.
Dans la villa, voici un salon bien tiède, bien éclairé, dont les meubles rouges apportent une gaieté et comme un réconfort au milieu de cette quasi-solitude, battue par les rafales d'hiver. Et il y a une joie qui d'abord prime tout, la joie physique de se rapprocher d'une cheminée où flambe un bon feu.
En attendant la reine, j'avise une longue caisse posée sur deux chaises; elle est en ces fines et incomparables menuiseries blanches qui tout de suite me rappellent Nagasaki, et des lettres japonaises en colonnes y sont tracées au pinceau. L'officier a suivi mon regard: «C'est, dit-il, un magnifique sabre ancien que les Japonais viennent d'envoyer à notre roi.»—Je les avais oubliés, moi, nos si lointains alliés de l'Orient-Extrême. C'est pourtant vrai qu'ils sont avec nous; quelle étrange chose! Et, même là-bas, les malheurs des deux charmants souverains sont connus de tous, et on a voulu leur témoigner une sympathie particulière en leur envoyant un précieux cadeau.