Je crois que l'aimable officier allait me le montrer, le sabre du Japon; mais une dame d'honneur paraît, annonçant Sa Majesté, et vite il se retire…

«Sa Majesté vient», a dit la dame d'honneur.—Cette souveraine jamais vue, que le malheur a comme sanctifiée, avec quelle infinie vénération je l'attends là, devant la flamme de ce foyer, tandis que le vent de neige continue de tout remuer dans le grand noir du dehors. Par quelle porte va-t-elle paraître? Sans doute par celle du fond, là-bas, sur laquelle mon attention reste involontairement concentrée…

Mais non, voici qu'un léger frôlement me fait tourner la tête du côté opposé, et, de derrière un paravent de soie rouge qui masquait une autre entrée, la jeune reine émerge soudain, si près de moi qu'il ne m'est pas possible de faire les saluts de cour. Ma première impression, furtive bien entendu comme un éclair, impression toute visuelle, impression de coloriste, pourrais-je dire, est un petit éblouissement de bleu: bleu du costume, mais surtout bleu des yeux qui resplendissent comme deux lumineuses étoiles bleues. Et puis tant de jeunesse: vingt-quatre ans, dirait-on ce soir, et encore à peine. Les différents portraits, si peu fidèles, que j'avais vus de Sa Majesté me l'avaient fait juger très grande, avec un presque trop long profil; et au contraire, Elle est de taille moyenne, avec un tout petit visage aux traits d'une finesse exquise, un visage presque immatériel, si délicat qu'il est presque inexistant auprès de ces yeux d'une eau merveilleuse qui semblent deux pures turquoises, transparentes pour révéler la lumière intérieure. Même si l'on ignorait qui Elle est, si l'on ne savait rien d'Elle, ni son dévouement au devoir, ni la suprême dignité de ses actes, ni sa résignation sereine et son admirable charité toute simple, en la voyant on se dirait dès l'abord: Une femme qui a ces yeux-là, qui donc peut-elle bien être, une évidemment qui plane très haut, une qui ne bronchera jamais et qui, sans même ciller des paupières, saura tout regarder en face, aussi bien les tentations que les dangers et la mort…

Avec quelle respectueuse sympathie, si exempte de curiosité banale, j'aimerais saisir un écho de ce qui se passe au fond de son cœur, devant les drames de sa destinée! Mais on ne conduit pas à sa guise la conversation d'une reine, et, au début de l'audience, Sa Majesté, avec une grâce légère, aborde différents sujets, comme si de rien n'était; nous causons de cet Orient où nous avons voyagé l'un et l'autre, nous causons de livres qu'Elle a lus; on croirait que nous sommes oublieux de la grande tragédie qui se joue, oublieux de ces plaines d'alentour semées de ruines et de morts… Cependant bientôt, peut-être parce qu'un peu de confiance est née, Sa Majesté me parle des destructions d'Ypres, de Furnes, des villes d'où j'arrive; alors les deux étoiles bleues qui me regardent me semblent s'embrumer légèrement, malgré l'effort pour les maintenir claires:

«Mais, madame, dis-je, il reste assez de murailles debout pour permettre de retrouver toutes les lignes, de presque tout reconstituer dans les temps meilleurs qui approchent.

—Ah! répond-Elle, rebâtir!… Oui, évidemment, on pourra rebâtir… Mais ce ne sera jamais qu'une imitation, et pour moi il y manquera toujours quelque chose d'essentiel, il y manquera l'âme, qui s'en est allée…»

Je vois alors combien Sa Majesté les aimait déjà, ces merveilles détruites, et tout ce passé de son pays d'adoption, qui survivait là dans les vieilles dentelles en pierre de la Flandre.

Ypres et Furnes nous avaient mis sur la pente des sujets moins impersonnels, et, peu à peu, nous en venons enfin à parler de l'Allemagne. L'un des sentiments qui, semble-t-il, dominent dans son cœur meurtri, est la stupeur, la plus douloureuse en même temps que la plus complète stupeur devant tant de forfaits.

«Il y a quelque chose de changé en eux,—dit-Elle, à mots entrecoupés.—Ils n'étaient pas ainsi… Ce kronprinz, que j'ai beaucoup connu dans mon enfance, il était doux et rien en lui ne faisait prévoir… J'ai beau y penser nuit et jour, je n'arrive pas à comprendre… Non, autrefois ils n'étaient pas ainsi, j'en suis sûre…»