Je sais bien que si, moi, comme nous le savons tous, je le sais bien que, sous leur épaisse hypocrisie, ils étaient déjà tels, depuis les origines. Mais comment oserais-je contredire cette Reine, qui est née parmi eux comme une jolie fleur rare parmi des orties et des ronces? Certes le déchaînement, auquel nous assistons, de leur barbarie latente est l'œuvre de ce «roi de Prusse», fidèle continuateur de celui que stigmatisait jadis la grande Marie-Thérèse; c'est bien lui qui, suivant l'âpre et si juste expression américaine, leur a enflé la tête. Mais ils étaient ainsi de tout temps, et, pour juger leurs âmes de mensonge, de meurtre et de rapine, il suffit de lire leurs écrivains, leurs penseurs, dont le cynisme nous confond.


Après un instant d'hésitation, pendant lequel on n'entend plus que le bruit du vent au dehors, me souvenant que la jeune reine martyre était princesse de Bavière, je me permets de rappeler que les Bavarois de l'armée allemande se sont inquiétés des persécutions contre cette Reine de Belgique, issue de leur race, et indignés même quand le Monstre qui mène le sabbat a cherché à repérer ses enfants pour les arroser de mitraille.

Mais la Reine, soulevant un peu sa petite main, qui était posée sur les mailles de soie de sa robe, esquisse un geste qui signifie quelque chose d'inexorablement définitif, et, à demi-voix grave, elle prononce cette phrase qui tombe dans le silence avec la solennité d'un arrêt sans recours:

«C'est fini… Entre eux et moi, il y a un rideau de fer qui est descendu pour jamais.»

En même temps, au souvenir de son enfance, sans doute, et de ceux qu'elle aimait là-bas, les deux claires étoiles bleues qui me regardaient s'embrument tout à fait, et je détourne la tête pour n'avoir pas l'air de m'en être aperçu…

XIII
POUR LES GRANDS BLESSÉS D'ORIENT

Juin 1915.

L'Orient, les Dardanelles, la Marmara… Dès que l'on prononce ces mots, surtout en ces beaux mois d'été, ce sont des images de paix ensoleillée qui se présentent à l'esprit, paix un peu morne peut-être, à cause des immobilités de là-bas, mais paix d'une si adorable mélancolie, au milieu de tant de souvenirs des grands passés humains qui, partout dans ces régions, sommeillent et se conservent sous le manteau de l'Islam. Dans cette presqu'île de Gallipoli, aux collines plutôt pierreuses et dénudées, il y avait naguère encore, dans chaque repli où court un ruisseau, de tranquilles vieux villages: maisonnettes de bois sur des ruines antiques, minaret blanc, bosquets de cyprès noirs pour abriter quelques-unes de ces jolies stèles dorées,—innombrables, comme on sait, dans cette Turquie où jamais on ne dérange les morts. Et c'était si calme, tout cela; on eût dit que ces humbles petits édens avaient l'assurance d'être épargnés pour très longtemps encore, sinon pour toujours.

Mais, hélas! les Allemands sont causes que l'horreur s'y déchaîne aujourd'hui, l'horreur sans précédent qu'ils ont le génie de semer, dès qu'ils allongent quelque part leurs tentacules, apparents ou cachés. Et c'est devenu le plus sinistre chaos, à la lueur de grandes flammes rouges ou blêmes, dans un continuel bruit d'enfer. Tout est bouleversé, effondré. «Les vieux châteaux d'Europe et d'Asie ne sont plus que des ruines, m'écrit un de nos zouaves qui se bat là-bas; je souffre indiciblement de voir ces paysages idylliques ravagés par les tranchées et les obus; les vénérables cyprès sont fauchés; des marbres funéraires d'une grande valeur artistique, brisés en mille morceaux. Pourvu que Stamboul au moins soit épargné!»