Des tranchées, des tranchées partout. Cette forme de guerre, souterraine et sournoise, que les Allemands ont imaginée, les Turcs ont été forcés de s'y plier, comme du reste nous-mêmes. Donc, ce vieux sol, recéleur d'antiques trésors, a été labouré d'entailles profondes, dans lesquelles à chaque instant reparaissent les débris de quelque merveille datant des lointaines époques imprécises.

Et ces tranchées, à toute heure de nuit ou de jour, sont rougies de sang! Le sang de nos fils de France, celui de nos amis d'Angleterre et jusqu'à celui des doux géants de Nouvelle-Zélande qui les ont suivis dans cette fournaise. Il arrose abondamment la terre, le sang de tous ces alliés, si disparates mais si unis contre la grande fourberie d'Allemagne. En face, tout près, il y a aussi le sang de ces Turcs, qui ne sont que les pauvres victimes de machinations odieuses, mais que pourtant, chez nous, des gens profondément ignorants des causes insultent si volontiers; c'est par milliers qu'ils tombent ceux-là, beaucoup plus mitraillés que les nôtres; cependant ils se battent à contre-cœur; ils se battent parce qu'on les a trompés et parce que d'impudents étrangers les poussent à coups de revolver; si en général ils se battent superbement quand même, c'est une question de race, voilà tout. Et les plus naïfs d'entre eux, auxquels on a persuadé qu'ils n'avaient affaire qu'à leurs ennemis russes, ignorent que c'est nous qui sommes là.

Nous occupons, dans cette presqu'île, une région conquise et conservée à force d'héroïsme. La configuration des terrains continue d'y rendre notre situation difficile, et notre ténacité d'autant plus admirable. En effet, nous sommes dominés par les collines d'Asie, où tous les forts n'ont pas encore été réduits au silence; il n'y a donc pas un recoin, pas une tente, pas un de nos petits hôpitaux de fortune où les médecins puissent soigner les blessures en sécurité complète, avec la certitude absolue qu'un obus ne viendra pas les interrompre.

Et c'est cette lacune terrible que la France veut se hâter de combler. Elle prépare dans un empressement extrême un grand navire de secours, pour lequel la Croix-Rouge a offert de fournir à ses frais trois cents lits, le linge, des infirmières, les médicaments, les appareils. Le navire sauveur ira mouiller devant une île très proche des batailles, mais à l'abri de tout; des canots à vapeur et des automobiles lui seront adjoints, pour aller chaque jour chercher et ramener à bord les grands blessés, que l'on pourra, dans le calme, opérer, soigner tout de suite, avant l'infection et la gangrène. Combien de précieuses existences de soldats seront ainsi conservées!

Bien entendu, les brancardiers du navire relèveront aussi les blessés turcs, s'il s'en trouve dans la zone qui leur sera accessible, et ce ne sera que juste réciprocité, car ils font de même pour nous. Des zouaves qui se battent là-bas m'écrivaient hier: «Les Turcs nous résistent avec une bravoure sans égale, tous les journaux d'Europe le reconnaissent. Mais nos blessés, nos prisonniers sont traités par eux d'une façon parfaite, le général Gouraud l'a déclaré lui-même dans un ordre du jour; ils les soignent, les nourrissent et les entretiennent mieux que leurs propres soldats.» Et voici le passage textuel de la lettre d'un de nos adjudants: «J'étais tombé, blessé à la jambe, auprès d'un officier turc blessé plus gravement que moi; il avait sur lui une trousse à pansement, et il a commencé par me panser d'abord, avant de songer à lui-même. Il parlait très bien français, et il me disait: «Vous voyez, mon ami, où ces misérables Allemands nous ont menés!…»

Si j'insiste sur les Turcs, ce n'est pas, il va sans dire, qu'ils m'intéressent plus que les nôtres; on ne me fera pas l'injure de le croire. Non; mais les nôtres, tout le monde les aime déjà, n'est-ce pas? tandis qu'eux, ils sont vraiment par trop méconnus et calomniés par la masse ignorante. «Épargnez-les aussitôt qu'ils lèvent les mains!» a dit à ses hommes, dans une proclamation d'une admirable loyauté, un général héroïque, ramené hier des Dardanelles tout couvert de blessures; «épargnez-les, ce ne sont pas nos ennemis».

Donc, le grand bateau sauveur qui va être envoyé là-bas, on travaille en hâte pour le faire partir. Mais la Croix-Rouge a accepté là une lourde charge et, on le devine, il lui faudra encore de l'argent, beaucoup d'argent. C'est pourquoi j'en demande ici de sa part à tout le monde; on en a déjà tant donné, qu'on en donnera davantage encore, car chez nous c'est inépuisable, la charité, quand le bel élan commence. Je demande même qu'on l'envoie bien vite, car l'heure presse.

Combien cela va changer les conditions de la vie pour nos chers soldats, combien cela leur donnera confiance de savoir que, s'ils tombent avec des blessures graves, il y aura là quelque chose comme un véritable petit coin de France qui serait venu vers eux, autant dire un coin de paradis, et qu'ils y seront aussitôt transportés. Au lieu de la pauvre ambulance improvisée, trop chaude et de sécurité incertaine, où l'affreux bruit ne cessait de vous meurtrir les tempes, il y aura ce refuge vraiment inaccessible à la mitraille, ce grand navire paisible où le bon air salubre de la mer entrera de toutes parts, où régnera enfin le silence si ardemment désiré quand on souffre, où l'on sera soigné, avec les derniers perfectionnements et les plus ingénieuses inventions, par de douces infirmières françaises en robe blanche, qui marcheront sans faire de bruit pour ne jamais troubler les sommeils, ni les rêves…