XIV
LA SERBIE PENDANT LA GUERRE BALKANIQUE
Juillet 1915.
J'avais naguère englobé la Serbie—son prince surtout—dans mes premières accusations contre les peuples balkaniques, au moment où ils se ruaient ensemble sur les Turcs déjà aux prises avec les Italiens. Mais plus tard, au cours de tant de réquisitoires indignés, je n'ai plus une seule fois prononcé le nom des Serbes; c'est que déjà mes renseignements de là-bas me prouvaient que, parmi les Alliés d'abord, les Alliés des Balkans, c'étaient ceux-là les plus humains. Eux mêmes, sans doute, avaient remarqué que je ne les nommais plus, car pas une lettre d'injures ne m'est venue de leur pays, alors que les Bulgares et même les Grecs me déversaient un flux de grossièretés immondes.
Depuis, le grand philanthrope Carnegie, pour établir définitivement la vérité dans l'histoire, a fait procéder à une consciencieuse enquête internationale, dont les résultats, consignés en un épais volume, ont l'autorité des plus sincères documents officiels; on y trouve, avec preuves et signatures à l'appui, les plus terrifiants témoignages contre les Bulgares et les Grecs, et très sensiblement moins de crimes au dossier des Serbes. Mais ce volume, intitulé: Enquête dans les Balkans (Dotation Carnegie), a été, je le crains, beaucoup trop peu lu, et c'est un devoir de le signaler à tous.
D'ailleurs, comment ne pas pardonner à ce vaillant peuple serbe les excès qu'il a pu commettre, comment ne pas lui apporter notre sympathie profonde, aujourd'hui que l'empereur prussien, férocement, et sans remords, vient de le sacrifier comme appât, pour l'une de ses plus abominables machinations sournoises? Pauvre petite Serbie, avec quel héroïsme magnifique elle sait se défendre contre un ennemi qui ne recule même pas devant l'horreur de brûler sa capitale, peuplée seulement à cette heure d'enfants et de femmes! Pauvre petite Serbie, devenue tout à coup martyre et sublime, je voudrais au moins lui ramener les quelques cœurs français que mon dernier livre a peut-être éloignés d'elle. Et c'est là le seul but de cette lettre.
XV
SURTOUT, N'OUBLIONS JAMAIS!
1er août 1915.
Il y a un an aujourd'hui, commençait la violation éhontée du territoire belge! Au milieu des pires horreurs, le temps, semble-t-il, accélère encore sa fuite éperdue, et déjà nous voici à la date anniversaire de ce forfait, le plus abominable qui ait jamais sali l'histoire humaine. Un forfait accompli après une longue et hypocrite préméditation, sans même qu'un remords, ni seulement une pudeur, aient fait hésiter les myriades de mains complices; un forfait qui nous laisse, en plus des immenses deuils, une impression de tristesse et de découragement infinis, parce qu'il atteste, dans un des plus vastes pays de l'Europe, la banqueroute sans recours de ce que l'on est convenu d'appeler honneur, civilisation et progrès. Les ruées barbares des vieux temps étaient mille fois moins meurtrières, et surtout tellement moins écœurantes! Les hordes que jadis nous envoyait l'Asie hésitaient devant certaines lâchetés, certaines profanations, certains mensonges; un respect instinctif les retenait encore, et puis elles ne détruisaient pas avec cet impudent cynisme, en invoquant le Dieu des Chrétiens dans un burlesque pathos de prières!…
Ainsi, il s'est trouvé à notre époque un macabre empereur et une séquelle de princes—sa descendance, ses portées de loups dont le plus féroce, en même temps que le plus poltron, se coiffe d'une tête de mort—et des généraux, et des millions d'Allemands, pour s'unir, après une préparation réfléchie de presque un demi-siècle, dans ce même crime initial avant-coureur de tant d'autres, et écraser ignoblement sur le passage, en manière de prélude, un petit peuple jugé par eux sans défense! Mais voici que le petit peuple s'est levé, frémissant d'une indignation sainte, pour essayer d'arrêter la Grande Barbarie soudainement démasquée, de l'arrêter au moins quelques jours, même au prix d'un anéantissement qui s'annonçait inéluctable! Quelles couronnes assez étoilées l'histoire pourra-t-elle donc décerner à cette nation belge, et à son roi qui n'a pas craint de lui demander de se dresser là comme une barrière!
Le roi Albert de Belgique, aujourd'hui dépossédé de tout et relégué dans un hameau, quelles admirations pourrons-nous jamais lui offrir, quels hommages assez dignes et assez durables! Sur des marbres sans tache il nous faudra graver profondément son nom, pour le bien assurer contre les oublis de nos mémoires françaises,—qui se sont montrées parfois un peu légères, hélas! du moins en face des séculaires infamies de l'Allemagne. Puissions-nous indéfiniment nous rappeler, nous et nos descendants même lointains, que, pour sauver l'Europe civilisée et en particulier pour sauver notre France, le Roi Albert n'a pas hésité une minute devant ces absolus sacrifices qui semblaient au-dessus des forces humaines. Repoussant du pied les tentantes compromissions offertes par le monstrueux empereur, il a fait jusqu'au bout, avec un tranquille sourire, son devoir de héros loyal, comme si rien n'eût été plus naturel. Et sa modestie est si grande, qu'on l'étonne en lui disant qu'il a été sublime.