Quant à la Reine Elisabeth, que chacun de nous dans son âme lui élève aussi un autel. Un des lots les plus redoutables de l'existence des souveraines est d'être condamnées presque toujours à régner sur des pays d'adoption, en exil de leur propre patrie. Or, dans le cas spécial de cette jeune reine martyre, le lot de l'exil, échu à tant d'autres reines, doit être une plus intime torture, qui s'ajoute à tous les maux endurés, car la fatalité écrasante est venue la séparer de ceux qui jadis étaient les siens, même de cette noble femme toute de dévouement et de charité, qui fut sa mère. Ce surcroît de souffrance, elle le supporte avec son courage si haut et si calme, qui ne faiblit jamais. Auprès du roi, compagne attentive pendant les plus terribles heures, compagne dont rien n'a pu faire broncher l'énergie; auprès des pauvres dévalisés ou incendiés, auprès des blessés qui souffrent ou qui agonisent, compagne aussi, réconfortant les plus humbles avec sa simplicité adorable, multipliant auprès de tous ses pitiés exquises, oh! qu'elle soit bénie, admirée et glorifiée! Et pour son autel, consacré dans nos âmes, choisissons de très rares et très délicates fleurs, qui lui ressemblent!

XVI
L'AUBERGE DU «BON SAMARITAIN»

8 août 1915.

Malgré l'aimable accueil que l'on y trouve et la saine gaieté qui ne cesse d'y régner, c'est une auberge que je ne puis vraiment recommander que sous toutes réserves.

D'abord, l'accès en est plutôt difficile, à tel point que les dames n'y sont jamais admises; pour y monter—car elle est très haut perchée—il faut cheminer pendant des heures à travers des forêts séculaires où la cognée n'a été mise que depuis très peu de mois, et ce sont des routes étranges, en lacets très raides, parmi des arbres géants, sapins ou mélèzes, abattus d'hier, qui gisent encore en tous sens; des routes qui se dissimulent, sous la verdure serrée, avec un soin si jaloux que, dans les rares petites clairières, on a fiché en plein sol des arbres, arrachés ailleurs et qui ne sont là que pour vous cacher, derrière leurs branches mourantes; c'est à croire que, sur les montagnes voisines, veillent des yeux perçants et mal intentionnés, contre lesquels tant de précautions s'imposent.

Mais il y a beaucoup de monde sur le chemin, dans ces forêts qui, à première vue, semblaient des forêts vierges! D'un peu loin, quand on apercevait toutes ces montagnes, couvertes d'une même verdure si puissante, si touffue, partout si pareille, comment imaginer qu'elles abritaient des peuplades! Et de si singulières peuplades, qui sont évidemment des restes d'humanités tout à fait préhistoriques, et qui présentent cette anomalie de n'avoir point de femmes! Rien que des hommes, qui, par une bizarre fantaisie d'uniformité, sont tous vêtus de vieilles houppelandes en laine défraîchie d'un bleu de ciel pâle; pas très soignés de cheveux ni de barbe, et plutôt faits comme des brigands, ils ont toutefois de si bonnes figures et de si bons sourires quand on passe, qu'ils n'inspirent aucune frayeur; au contraire, on serait plutôt tenté de s'arrêter pour leur serrer la main. Mais quelles drôles de petites demeures ils ont construites, les unes isolées, les autres groupées en village! Il y en a de toutes légères, faites de planches et couvertes de branchettes de sapin, avec des matelas en feuillage, à l'intérieur, pour dormir; il y en a de souterraines, farouches comme des antres de troglodytes, et d'énormes quartiers de rocher en gardent les abords, pour les défendre sans doute contre des redoutables bêtes féroces d'alentour. Et c'est toujours auprès de l'un des innombrables ruisseaux clairs, qui dégringolent bruyamment d'en haut, parmi les fleurs roses et des mousses,—car il y en a profusion, de ces minuscules cascades, et toutes ces montagnes sont remplies de gentilles musiques d'eaux vives… Il est vrai, on y entend aussi, de temps à autre, de mauvais bruits caverneux, des détonations, de droite ou de gauche, que les échos prolongent… Est-ce que par hasard il y aurait de l'artillerie, dissimulée un peu partout dans la forêt?… Quel manque de goût, troubler ainsi la symphonie des sources!

Elles viennent d'arriver probablement, ces sauvages peuplades vêtues de gris bleu, elles sont d'immigration récente, car tout est neuf, improvisé dans leur installation, ainsi du reste que dans l'interminable route en lacets qu'elles ont tracée et par laquelle aujourd'hui nos autos, avec un peu de bon vouloir, réussissent à monter si vite…


L'une des particularités de ces villages clandestins, qui se sont tapis sous les hautes futaies ombreuses, c'est que chacun a son cimetière, entretenu avec des sollicitudes tendres, là tout près, à toucher les demeures, comme si les vivants tenaient à ne pas s'éloigner de leurs morts. Mais comment se fait-il que l'on meure tant que cela, au milieu de ces sources limpides, dans une région où l'air est si vivifiant et si pur?… Les tombes, inquiétantes d'être trop nombreuses, alignent leurs humbles croix de bois toutes pareilles; elles ont des bordures en fougères soigneusement arrosées, ou bien en petits cailloux très choisis; certaines fleurs d'ombre, répandues dans cette région, font jaillir alentour leurs jolies quenouilles roses, et, sur le tout, descend la transparente nuit verte qui enveloppe la montagne entière, la nuit de ces arbres toujours les mêmes, sapins et mélèzes, multipliés à l'infini, serrés les uns aux autres comme des épis dans un champ, élancés et droits comme de gigantesques mâts de navire.