Nous hâtant vers cette Auberge du Bon Samaritain, qui est le but de notre course, nous montons toujours à vive allure, bien qu'il y ait des tournants brusques, où il faut s'y reprendre à deux fois pour passer, et des endroits encore difficiles, où, sur le sol humide, nos autos glissent, «patinent» et n'avancent plus.
Les peuplades, d'aspect si primitif, au milieu desquelles nous voyageons depuis le matin, semblent surtout préoccupées de faire ces routes dont vraiment on ne s'explique pas qu'elles aient tant besoin, pour leur genre de vie si simple. Sur notre parcours, nous rencontrons presque tous ces hommes acharnés à l'ouvrage, travaillant, travaillant avec des haches, des pelles, des pieux et des pioches, se dépêchant comme s'il y avait urgence. Ils se redressent une minute pour nous faire le salut militaire, qu'ils accompagnent parfois d'un demi-sourire de touchante familiarité respectueuse, et puis ils se courbent à nouveau sur leur dur ouvrage, pour niveler, élargir, étayer, ou pour trancher les racines qui gênent encore, les roches qui débordent. Et, quand on nous dit que, depuis dix mois à peine, ils ont commencé cette œuvre épuisante, en pleine forêt jusque-là inviolée, c'est à croire que tous les Génies de la montagne se sont réveillés pour leur prêter de magiques concours…
Oh! quelle admiration émue nous leur devons à ceux-là aussi, les faiseurs de routes—nos braves territoriaux—qui ont l'air de jouer aux hommes sauvages! Ils ont renouvelé pour nous les miracles des Légions romaines, qui à travers les forêts de la Gaule ouvraient si vite des voies pour les armées. Grâce à leur prodigieux travail, sans arrêt et sans murmure, les conditions de la lutte, dans cette région hier encore inaccessible, vont être radicalement changées pour nos chers soldats; tout va leur parvenir dix fois plus vite sur les sommets, des armes, de la mitraille vengeresse, des vivres; et en quelques heures leurs grands blessés seront doucement redescendus en voiture dans les bonnes ambulances de la plaine.
Brusquement, vers quatorze ou quinze cents mètres d'altitude, la voûte séculaire de la forêt se déchire, un profond ciel bleu apparaît sur nos têtes, et des horizons infinis déploient autour de nous leurs fantasmagories à grand spectacle. L'atmosphère s'est mise aujourd'hui en frais de pureté pour nous recevoir, et, tant elle est merveilleusement diaphane, nous ne perdons pas un détail des lointains les plus extrêmes.
Nous avons atteint, nous dit-on, le plateau où gît l'aimable auberge, du reste invisible encore. Mais, ce plateau lui-même, où donc est-il situé, en quel pays du monde? Autour et au-dessous de nous, les premiers plans ne nous montrent que des cimes uniformément boisées d'arbres de même essence; cela nous ramène l'esprit à ces grandes monotonies vertes qui devaient couvrir la terre au début de notre période géologique, mais cela ne dénote ni un pays particulier, ni une époque de l'histoire. Il est vrai, des choses plus indicatrices se dessinent au loin: ainsi là-bas, aux confins de l'horizon, ces montagnes qui se succèdent, tapissées toutes d'une même verdure si sombre, ressemblent beaucoup à la Forêt Noire; ailleurs, cette chaîne de glaciers qui découpe si nettement sur le ciel ses arêtes de cristal rose, on dirait bien les Alpes,—et même certain pic rappelle trop la Jungfrau pour laisser place au doute… Mais je n'ai pas le droit de préciser davantage; je dirai seulement que ces plaines bleuâtres, à l'Est, déroulées sous nos pieds comme la vaste mer, étaient naguère françaises et sont en passe de le redevenir…
Comme il est spacieux, ce plateau, et comme il est dénudé, parmi tant d'autres sommets tout feutrés d'arbres! Pas même de broussailles, les vents des hivers y soufflent probablement trop fort; rien qu'une herbe courte et drue, avec des petites plantes rases aux humbles fleurs. On respire ici avec ivresse, on se grise délicieusement d'air pur, en même temps que d'espace et de lumière; mais le lieu cependant a je ne sais quoi de tragique, à cause peut-être de ces grands trous ronds, fraîchement creusés n'importe où, à cause de ces déchirures cruelles, dont le sol, par places, est labouré. Qu'est-ce donc qui peut tomber ici du ciel, pour laisser dans cette plaine tant de cicatrices?… Nous sommes avertis d'ailleurs que de monstrueux oiseaux, d'une espèce très dangereuse, aux muscles de fer, viennent souvent rôder dans ce beau bleu d'en haut. De temps à autre aussi, un coup de canon, parti de quelque batterie que l'on ne voit pas, et répercuté dans les vallées d'en dessous, vient troubler l'imposant silence, et ensuite le bruissement d'un obus se prolonge, comme si un vol de perdrix passait…
Nous apercevons quelques soldats de France, Alpins ou cavaliers sur leurs chevaux, disséminés par groupes dans cette sorte de plaine, si haut suspendue. En ce moment, tous regardent au même point, la tête levée: c'est qu'un des grands oiseaux dangereux vient d'être signalé; il vole orgueilleusement, éperdu en plein ciel, en plein vide bleu. Mais aussitôt des nuages blancs lui courent après, des nuages tout à fait en miniature qui ont l'air de se créer là soudain et de s'évanouir—des petits éclatements de ouate blanche, dirait-on,—et jamais on n'imaginerait qu'ils portent la mort. Cependant, il a compris, le vilain oiseau, il sent qu'il est visé par de bons chasseurs, et il rebrousse chemin à tire-d'aile, tandis que nos soldats se mettent gaiement à rire.
Et l'auberge? Elle est devant nous, à quelques centaines de pas; elle est cette cabane grisâtre dont le beau drapeau tricolore flotte au vent léger des altitudes, mais près de laquelle une très haute croix en sapin, un calvaire de quatre ou cinq mètres, se dresse et tend les bras, comme pour un avertissement solennel…