C'est que, je suis forcé d'en convenir, on y meurt beaucoup, à l'Auberge du Bon Samaritain, ou dans ses entours, et voilà pourquoi j'ai fait au début mes réserves avant de la recommander. Cela étonne, n'est-ce pas? quand il y souffle un air si salubre, mais c'est incontestable, et on s'est vu obligé d'y adjoindre en hâte un cimetière, que cette grande croix de sapin tout neuf dénonce de loin aux voyageurs.

Oui, on y meurt beaucoup, mais on y meurt si bien, et de la plus adorable façon de mourir! Chacun suivant son caractère, bien entendu, suivant son tempérament d'âme, ceux-ci dans la calme sérénité du devoir accompli, ceux-là dans l'exaltation magnifique,—mais tous, dans la gloire!…


La fameuse auberge—autrement dit la demeure des officiers qui commandent ce poste avancé, et où leurs rares amis de passage, officiers de liaison, courriers, etc., sont sûrs de trouver une hospitalité si cordiale et si joyeuse—est-ce possible que ce soit ce modeste baraquement de planches? Mais oui, et, pour que nul n'en ignore, il y a une belle enseigne, à la mode d'autrefois, en forme d'écusson, qui se balance à une tige de fer: «Auberge du Bon Samaritain». C'est peint en lettres décoratives, et la drôlerie en est irrésistible, en un tel dénuement de Robinson. Quelque officier, un jour de plus belle humeur, aura imaginé cette plaisanterie pour accueillir les camarades en mission, et naturellement il aura trouvé aussitôt, parmi ses soldats, un qui dans la vie civile était menuisier, un autre peintre décorateur, tous deux très amusés d'avoir à réaliser séance tenante cette idée imprévue.

L'ameublement de l'auberge est très sommaire, doit-on le dire, et la muraille en planches vous abrite tout juste de la neige ou de la pluie, à peine du vent, jamais des obus. Mais, par les petites fenêtres, on respire à pleins poumons, et, dès le pas de la porte, on est émerveillé par une vue à vol d'oiseau sur les grandes forêts, sur la chaîne infinie des glaciers en cristal, sur des lointains sans bornes et même sur des nuages…

Eh! bien, le long du front de bataille, il y en a partout, de ces «Auberges du Bon Samaritain»; elles sont moins haut perchées que celle-ci évidemment, elles n'ont pas d'enseigne, elles ne s'appellent pas comme cela et souvent ne s'appellent pas du tout; mais il y règne le même esprit d'hospitalité aimable, de solide confiance, d'endurance souriante et de joyeux sacrifice. Comme ici, on est capable, entre deux averses d'obus, de s'y amuser à des enfantillages, tant on a le cœur d'aplomb, et, si les abords n'en étaient militairement interdits, j'engagerais tous les moroses de l'arrière-plan, qui doutent de la France et de ses lendemains, à venir y tenter une cure.


Et maintenant, après l'auberge, visitons pieusement l'ANNEXE,—l'annexe obligatoire, hélas! Autour du calvaire de bois qui le domine, c'est un terrain enclos d'une barrière à jours, en branches de mélèze artistement entre-croisées. Là dedans les tombes, déjà trop nombreuses, gardent quelque chose de militaire, par leur façon de s'aligner si correctement et d'avoir toutes si pareilles leurs petites croix ornées d'une couronne de feuillage.—La croix!… Malgré les incrédulités, les dénégations, les dédains, elle est toujours le signe auquel de doux atavismes nous ramènent, dès qu'apparaît la mort.—Pas un arbre, pas un arbuste, puisqu'ils ne croissent pas ici; sur le sol, rien que l'herbe courte de ce plateau balayé par le vent; on a bien tenté de faire des bordures, avec certaines plantes rabougries d'alentour, mais ce sont les rangées de cailloux qui tiennent le mieux. Et, dans quelque cinq semaines, d'épais suaires de neige vont commencer à tout ensevelir,—jusqu'à ce que leur succède un autre printemps, où l'herbe reverdira, au milieu de plus d'oubli.

Cependant ne les plaignons pas, car ils ont eu la belle part, ces jeunes morts qui sont là couchés, sur ce sommet glorieux destiné à redevenir, après la guerre, une solitude ineffablement calme, au-dessus des forêts, des vallées et des plaines…

XVII
POUR LE SAUVETAGE DE NOS BLESSÉS