Août 1915.

Nos chers blessés, qui tombent chaque jour sur le champ de bataille, leur salut, neuf fois sur dix, dépend de la rapidité avec laquelle on les relève, de la façon douce et prompte dont on les ramène aux ambulances, pour les coucher là sur de bons lits, et les remettre entre toutes ces mains bienfaisantes qui les attendent. On ne le sait pas assez: il arrive constamment que des blessures, qui n'auraient été rien, se sont envenimées jusqu'à devenir mortelles, pour être restées trop longtemps sous de pauvres linges sordides, pour avoir traîné pendant de longues heures sur la terre ou sur la boue. Aux débuts de la guerre, les premières semaines, quand la sournoise et foudroyante agression des Barbares est venue nous surprendre, les balles et la mitraille n'ont pas été seules à tuer les enfants de France; il y a eu aussi parfois des lenteurs dans les secours, des impossibilités de faire assez vite, contre lesquelles, tout d'abord, tant de dévouements admirables, tant d'ingéniosités à décupler ou improviser des services, n'ont pu toujours suffire. Depuis, on est accouru de tous côtés, on a donné à pleines mains, on a organisé avec amour, et les choses vont déjà très bien; mais il reste encore à faire, car la tâche est lourde et multiple, et il faudrait nous tenir plus prêts que jamais, en vue des belles luttes finales pour la délivrance.

Or, une société se fonde dans le but d'envoyer sur le front de nouvelles séries d'automobiles rapides, munies de cadres et de matelas perfectionnés; ainsi quelques milliers de plus de nos blessés seraient étendus tout de suite dans des linges bien propres, puis ramenés en hâte, sans les retards qui gangrènent les plaies, sans les secousses qui exaspèrent la douleur des brisures d'os, et qui font plus affreusement souffrir les chères têtes meurtries.

Mais, malgré de premiers dons magnifiques, l'argent reste en partie à trouver pour mener à bien l'entreprise. Je supplie donc toutes les mères, dont le fils peut tomber d'une heure à l'autre, je supplie tous les parents qui ont sur la ligne de feu un être bien-aimé, je les supplie d'envoyer des offrandes, sans tarder et sans compter, afin que bientôt, avant les combats d'avril, il y en ait quelques centaines prêtes à marcher, de ces grandes voitures de sauvetage qui nous conserveront sûrement tant et tant de précieuses existences.

XVIII
A REIMS

Août 1915.

En auto un beau soir d'août, je me hâte vers une de nos villes martyres, Reims, où je compte demander un gîte cette nuit, avant de continuer ma route vers le Quartier Général d'une autre armée; pour éviter des formalités militaires, je voudrais y entrer avant que s'éteigne le soleil, qui est déjà trop bas à mon gré.

Ce soir, c'est la vraie splendeur d'un de nos étés de France: des limpidités adorables dans l'air, et une bonne chaleur saine, avec un peu de brise vivifiante. Sur les coteaux de Champagne, les belles vignes où le raisin mûrit étendent uniformément leurs tapis verts, et il y a tant d'arbres, tant de fleurs partout, des jardins dans tous les villages, des rosiers grimpants sur tous les murs! Aujourd'hui on n'entend plus le canon, et on serait tenté d'oublier que les Barbares sont là tout près,—s'il n'y avait tant de cimetières improvisés le long du chemin… Toujours ces pareilles petites tombes de soldats, que l'on rencontre maintenant d'un bout à l'autre de notre chère France, le long du front de bataille; modestes croix de bois, en rang comme à l'exercice, coiffées, les unes d'une couronne, les autres, plus touchantes, d'un pauvre képi rouge ou bleu qui va tomber en lambeaux. Nous leur faisons en passant le salut militaire. Il y en a, de ces glorieux morts, que leurs parents viendront reconnaître, pour les ramener dans leur province natale, plus tard, quand les Barbares seront partis; tandis que d'autres, moins fortunés, resteront là toujours, jusqu'au grand oubli final… Mais que de fleurs on a déjà pris soin de planter, pour eux tous! Autour de leur sommeil, c'est un merveilleux assemblage de nuances éclatantes, des dahlias, des cannas, des marguerites-reines, des roses. Qui donc s'est chargé de ces jolis arrangements? Ce sont les jeunes filles des plus proches villages? ou bien peut-être leurs camarades de combat, qui habitent partout aux abords, comme d'invisibles tribus souterraines, dans ces casemates, ces tranchées-abris, ces trous de toute forme recouverts de branches vertes?

La région, bien entendu, n'est pas très sûre, et quand nous arrivons à un passage trop découvert, une sentinelle, postée là exprès pour avertir, nous indique de quitter un moment la grande route, où nous risquerions d'être aperçus et mitraillés, et de prendre quelque traverse ombreuse, derrière des rideaux de peupliers.

Un des soldats qui conduisent mon auto se retourne tout à coup pour me dire: «Oh! regardez, commandant, un cimetière d'Arabes! on leur a mis leurs petites cornes de lune, à chacun, en place de croix!» Ici, en effet, les humbles stèles de bois blanc sont toutes surmontées du croissant de l'Islam, et cela détonne, en plein pays français. Pauvres garçons, qui tombèrent pour notre juste cause, si loin de leurs mosquées et de leurs marabouts, ils dorment, hélas! sans faire face à la Mecque, parce que ceux qui les ont pieusement couchés ne savaient pas que ce fût nécessaire à leur bon sommeil. Mais on leur a apporté la même profusion de fleurs qu'aux nôtres, et nous leur faisons, il va sans dire, le même salut militaire,—un peu tard peut-être, car nous passons si vite…