A Reims, nous arrivons tout juste avant le coucher du soleil. Et là une tristesse soudaine vient nous glacer. Du silence et des rues presque désertes. Les magasins sont fermés, et quelques maisons apparaissent toutes béantes, avec d'énormes trous dans leurs murs.

Un des rares passants nous dit qu'à l'hôtel du Lion d'Or, place de la Cathédrale, nous trouverions peut-être encore quelqu'un pour nous recevoir. Et nous voici bientôt au pied même de l'auguste ruine, qui trône toujours aussi majestueuse au milieu de la ville martyre, dominant tout de ses deux tours ajourées. J'arrête mon auto, dont le roulement, dans un pareil lieu, semble un bruit profanateur; la tristesse des ruines devient ici de la vraie angoisse, et le silence est tel, que l'on se met à parler bas, instinctivement, comme si l'on était déjà dans la grande église morte…

Le Lion d'Or… mais les carreaux sont brisés, les portes ouvertes, la cour vide. J'y envoie un des mes soldats en lui recommandant d'appeler sans trop élever la voix au milieu de tout ce recueillement funèbre. Il revient; il n'a pas reçu de réponse et il a vu des trous dans les murs. La maison est abandonnée; il faudra chercher ailleurs.

C'est le crépuscule. Un reflet doré persiste encore, au couronnement magnifique des tours, dont la base s'enveloppe d'ombre. Oh! la cathédrale, la merveilleuse cathédrale, quelle œuvre de destruction les Barbares ont continué d'y accomplir, depuis mon pèlerinage de novembre dernier! Elle avait été de tout temps une dentelle de pierre, et maintenant ce n'est plus qu'une dentelle déchirée, en loques, percée de mille trous. Par quel miracle tient-elle toujours? on a le sentiment qu'il suffirait aujourd'hui de la moindre secousse, d'un peu de vent peut-être, pour la faire s'écrouler, se dissoudre pour ainsi dire en miettes éparses. Comment la réparer jamais? Quels échafaudages oserait-on appuyer sur ces instables débris? Pour essayer encore de la protéger un peu, on a entassé en montagne des sacs de terre contre les piliers des portiques,—de même que l'on a fait pour Saint-Marc de Venise, pour Milan, pour tous ces inimitables chefs-d'œuvre du passé, sur quoi menace de s'exercer l'élégante culture allemande.—Vaines précautions, c'est trop tard, la cathédrale est perdue.—Et tant de tristesse indignée nous étreint le cœur, à la regarder ce soir dans son agonie et son abandon, cette relique sacrée de notre passé, de notre art et de notre foi!… Ah! les sauvages! Et sentir qu'ils sont encore là tout près, capables de lui donner, d'une heure à l'autre, le coup de grâce.

Pour notre adieu, peut-être le dernier, nous allons en faire le tour, lentement, en marchant à pas discrets, au milieu de ce silence de mort, qui semble augmenter à mesure que baisse la lumière.

Mais brusquement, comme nous passions devant les décombres du palais épiscopal, prélude un énorme bruit caverneux, quelque chose comme le grondement d'un grand orage, qui serait tout proche et ne cesserait pas. Et cependant le ciel du soir est si pur!… Ah! oui, nous étions avertis, nous savons de quoi il retourne: c'est le bombardement de notre artillerie lourde, prévu pour une demi-heure après le coucher du soleil, contre les tranchées des Barbares. Cela nous change de ce silence, une telle musique de cataclysme, cela apporte dans notre promenade une tristesse différente, une autre forme d'horreur. Et nous continuons de regarder les admirables découpures de pierre qui nous surplombent, les arceaux si hardis, les immenses ogives si frêles et si exquises. Oui, comment tout cela tient-il encore? Il y a là-haut des colonnettes qui n'ont plus de base et qui restent comme suspendues en l'air par leur chapiteau; les vitraux n'existent plus, les belles rosaces ont été crevées, la nef a de gigantesques déchirures qui vont du sommet jusqu'à la base; dans le crépuscule, toute la cathédrale prend de plus en plus son aspect de fantôme, et ce bruit, qui fait tout trembler, s'enfle toujours. C'est à se demander si tant de vibrations ne vont pas déterminer la chute définitive de ces trop fragiles découpures qui persistent à se tenir debout, à de telles hauteurs, au-dessus de nos têtes.

Dans cette solitude, voici le premier passant, un monsieur bien mis. Il se hâte, il court: «Ne restez pas là, nous crie-t-il, vous ne voyez donc pas qu'on va bombarder!

—Mais c'est nous qui tirons, nous les Français. C'est notre artillerie à nous… Ne courez pas si vite, allez!