Il y a incontestablement grande accalmie aujourd'hui, car, même dans les instants où cesse le roulement des camions de fer, on n'entend pas le canon gronder. Ce doit être toute cette brume qui en est cause, et combien d'ailleurs elle nous sera propice, cette aimable brume, on croirait que nous l'avons commandée!
Nous voici au village de B… que le général avait prévu comme point terminus de notre course en auto. L'affluence y est à son comble; entre les murs crevés, entre les toitures brûlées, bourguignottes et manteaux bleu horizon se pressent, s'agitent. Et tout est encombré par ces pesantes voitures qui, en arrivant, s'immobilisent, ou bien font leur manœuvre pour tourner et repartir: c'est que nous sommes ici au seuil de la région où d'ordinaire on ne s'aventure que la nuit, à pied, à pas assourdis, ou bien alors, si c'est le jour, en marchant isolément, un par un, pour ne pas se faire remarquer des lunettes allemandes. Au bout du village, donc, la vie cesse brusquement, comme coupée net d'un trait de hache; soudain, plus personne; la route, il est vrai, continue bien vers cette ville de T…, qui est notre but, mais elle se fait tout à coup vide et silencieuse; entre ses deux rangées de maigres arbres givrés, elle s'enfonce avec un air de mystère dans l'épais brouillard blanc, et on ne s'étonnerait pas de lire ici, sur quelque poteau indicateur: Route de la mort.
Une minute d'hésitation. Cependant je ne vois aucun de ces signaux qui sont d'usage aux points où il faut s'arrêter, ni l'habituel petit pavillon rouge, ni la branche d'arbre fichée en terre, ni la sentinelle d'alarme qui lève à deux mains son fusil au-dessus de la tête; la route est donc considérée comme possible aujourd'hui, et quand je demande si elle mène bien à T…, des sous-officiers qui sont là se bornent à répondre: «Oui, mon colonel», avec le salut militaire, sans paraître étonnés. Alors nous n'avons qu'à poursuivre, avec tout de même la précaution de ne pas marcher trop vite pour ne pas faire trop de bruit.
Et, rien qu'à ce silence où nous plongeons maintenant, rien qu'à cette solitude, je reconnaîtrais que nous sommes sur le front extrême; car c'est une des étrangetés de la guerre nouvelle, que toujours la zone tragique confinant aux terriers des barbares ait l'aspect d'un désert; on n'y voit personne, tout y est caché, enfoui, et—sauf les jours où la Mort se met à y hurler de son horrible grande voix—le plus souvent on n'y entend rien…
Nous avançons, nous avançons, dans un décor d'une monotonie lugubre, sans cesse pareil à lui-même et qui est tout vaporeux, qui a l'air inconsistant, comme fait de mousselines; à cinquante mètres derrière nous, il s'efface et se ferme; à cinquante mètres en avant il s'ouvre au fur et à mesure que nous courons, mais sans modifier son aspect; toujours cette route blanchâtre aux ornières gelées, toujours cette plaine blanchâtre qui s'estompe sans montrer ses lointains, toujours l'épaisseur de ces ouates si froides et si blanches qui remplacent l'air, et toujours les deux rangées de ces arbres poudrés à frimas, tels de grands balais que l'on aurait roulés dans du sel avant de les piquer en terre par le manche. On s'aperçoit par exemple que c'est une région trop souvent visitée par la foudre,—par la foudre ou par quelque chose d'équivalent… Oh! ce qu'il y a d'arbres fracassés, tordus, dont les branches déchiquetées pendent en lambeaux!
Nous franchissons des tranchées françaises, qui s'en vont de droite et de gauche de la route, faisant face à cet inconnu vers lequel nous courons; elles sont là prêtes, sur plusieurs lignes, pour le cas improbable de quelque repliement de nos troupes; mais elles sont vides, et c'est toujours la continuation du même désert. Je fais arrêter de temps à autre, pour regarder alentour, l'oreille au guet. Rien, un silence comme si la nature elle-même était morte de tout ce froid. La brume tend de plus en plus à s'épaissir, et il n'existe pas de lunettes capables de nous voir au travers. Tout au plus pourraient-ils nous entendre arriver, eux, là-bas, et encore! D'après mes cartes, nous avons deux kilomètres devant nous, pour le moins. Allons toujours!
Cependant, tout à coup, on croirait une évocation de fantômes; des têtes, des files de têtes, coiffées du casque bleu, surgissent ensemble de terre, à droite, à gauche, auprès et au loin.—Ah! diable!… Ce sont des nôtres, bien entendu, et ils se bornent à nous regarder, se montrant à peine; mais, pour que ces tranchées, que nous dépassons si vite, soient ainsi garnies de soldats en éveil, il faut que nous soyons joliment près du repaire de l'ogre! Avançons quand même encore un peu, puisque la bonne brume nous suit fidèlement, en complice.
Cinq cents mètres plus loin, voici que je songe à leurs microphones, qui seuls pourraient nous trahir; c'est que précisément la terre gelée et le brouillard sont deux merveilleux conducteurs du son. Alors j'ai le sentiment soudain que je me suis avancé beaucoup trop, que la mort m'environne, que le brouillard seul nous protège encore, et la responsabilité de l'existence de mes soldats me fait frémir: c'est que je ne suis même pas en service commandé, aujourd'hui ce n'est qu'une promenade et, dans ces conditions, s'il arrivait malheur à l'un d'eux, j'en aurais le remords toute ma vie. Il n'est que temps d'arrêter ici mon auto!… Ensuite je continuerai à pied vers cette ville de T…, pour me renseigner là, auprès des nôtres installés dans les caves des ruines, sur le gisement du cimetière que je cherche.
Mais, à ce moment même, une plantation funéraire très touffue commence de se dessiner dans un champ, sur la gauche de la route: des croix, des croix de bois blanc, alignées en rangs serrés, nombreuses comme les ceps dans les vignes de Champagne; un pauvre cimetière de soldats, tout neuf et déjà si grand, tout poudré de givre lui aussi comme les plaines alentour, et infiniment désolé dans cette terre blanchâtre qui n'a même pas une herbe verte… Si c'était celui que nous cherchons!
—«Mais oui, c'est ça, s'écrie Osman, c'est ça! Car voici la tombe de mon pauvre cousin, la première, tenez, commandant, à toucher le fossé de bordure, je lis son nom d'ici!»