En effet, je lis moi-même: Pierre D…; l'inscription est en lettres très grosses, et la croix est plus que les autres tournée vers nous, comme pour nous crier: «Halte, nous sommes ici, n'allez pas vous risquer plus loin, descendez!»

Et nous descendons, écoutant attentivement le silence. Pas un bruit, pas un mouvement nulle part, si ce n'est la chute de quelque perle de givre, détachée des maigres arbres du chemin. Notre sécurité semble absolue. Entrons donc tranquillement dans le champ où il semble que cette humble croix nous ait appelés d'un signe.

Osman avait soigneusement préparé deux petites bouteilles cachetées, contenant les noms de nos deux morts, pour les enfouir à leurs pieds, par crainte des obus qui seraient capables encore de venir saccager tout cet étiquetage; il est vrai, nous avons étourdiment oublié la bêche pour creuser la terre, mais tant pis, on se débrouillera. Les deux chauffeurs entrent avec nous, car ils avaient eu la très gentille pensée, sachant pourquoi nous allions là, d'apporter chacun un appareil photographique pour prendre une image des tombes. Pierre D…, lui, a été trouvé tout de suite; nous n'avons donc plus que mon neveu à chercher dans toute cette jeune foule glacée; pour gagner du temps—car le lieu n'est quand même pas très rassurant, il faut se l'avouer—partageons-nous la pieuse besogne, et que chacun de nous suive l'un de ces alignements aux régularités si militaires.

Je ne crois pas qu'aucune imagination humaine puisse jamais concevoir quelque chose d'aussi lugubre que ce vaste cimetière de soldats, dans cet abandon, dans ce silence que l'on sait attentif, hostile et traître, et avec cet horrible voisinage dont on sent pour ainsi dire la menace planer. Tout est blanc ou blanchâtre, à commencer par ce sol de Champagne, qui le serait déjà par lui-même, sans les innombrables petits cristaux de glace dont il est couvert. Pas un arbuste, aucun feuillage, pas même de l'herbe; rien que cette terre d'un gris pâle de cendre dans laquelle on les a ensevelis. Deux ou trois cents petits tertres bien étroits, à croire que la place manquait, chacun étiqueté de sa misérable croix de bois blanc. Toutes ces croix, toutes ces croix, enguirlandées de givre, elles ont les bras comme frangés de pauvres larmes silencieuses, qui se seraient figées sans pouvoir tomber. Et le brouillard enferme si jalousement cet ensemble que l'on ne voit pas nettement le cimetière finir; les dernières croix surchargées de pendeloques blanches se perdent dans de l'imprécision blême; c'est comme s'il n'existait plus au monde que ce champ-là, avec ses myriades de perles tristement brillantes, et puis rien d'autre…

Je me suis penché sur une centaine de tombes au moins, et je ne trouve rien que des noms d'inconnus, souvent même c'est la mention cruelle: Non identifié.—Je dis penché, parce que l'inscription parfois, au lieu d'être à la peinture noire, a été gravée sur une petite plaque de zinc—on n'avait pas mieux—gravée hâtivement et difficile à déchiffrer. Je le découvre enfin, le pauvre enfant que je cherchais: «Sergent Georges de F…» Il est là, serré comme à l'exercice entre ses compagnons de silence. C'est une petite plaque de zinc qui lui est échue, et son nom y a été inscrit patiemment en pointillé, sans doute avec un marteau et un clou. Il est un des très rares qui aient une couronne, oh! une bien modeste couronne de feuillage déjà décolorée, souvenir de ses soldats, qui devaient l'aimer, car je sais qu'il était doux avec eux.

Pour plus tard, pour quand on viendra le reprendre, je vais tracer sur mon calepin un plan du cimetière, en comptant les rangées de tombes et en comptant les tombes dans les rangées… Tiens! des balles qui sifflent! Trois ou quatre à la file! D'où est-ce qu'elles nous arrivent celles-là? C'est bien à nous qu'elles étaient destinées, car leur bruit à chacune se termine par cette espèce de petit chant mielleux: «Koui-you! Koui-you!» qui leur est coutumier quand elles viennent mourir dans votre direction, et mourir tout près. Le silence retombe après leur passage, mais je me hâte plus encore à crayonner.

Et à mesure que je reste là, l'horreur de ce lieu m'imprègne davantage. Oh! ce cimetière qui, au lieu de finir comme les choses réelles, se plonge peu à peu dans un enveloppement de nuages; ces tombes, ces tombes, toutes gemmées de leurs glaçons blancs qui ont coulé comme des larmes; cette blancheur du sol, cette blancheur de tout, et la Mort qui revient sournoisement voleter ici, avec une espèce de petit cri d'oiseau!… Là-bas, sur la tombe de Pierre D…, j'aperçois Osman, très estompé de brume lui aussi; il a trouvé une bêche, sans doute restée là depuis les ensevelissements; et il achève d'enterrer la petite bouteille indicatrice… Encore: «Koui-you! Koui-you!» Le lieu décidément est malsain, comme diraient les soldats, et ce serait coupable de m'y attarder.

Allons bon! Un shrapnel à présent! Mais avant d'entendre son éclatement dans l'air, je l'ai reconnu au bruit de son vol, qui diffère de celui des obus. Pointé trop à droite, ce premier coup, et la mitraille va tomber à vingt ou trente mètres, sur les petits tertres blancs. Mais nous sommes repérés, c'est certain, et ce sont les microphones. Cela va continuer, et il n'y a d'abri nulle part, pas une tranchée, pas un trou.